L’imperfection, c’est politique

L’imperfection, c’est politique

L’imperfection, c’est politique

Doit-on être parfait·e pour s’engager ? Faut-il être exemplaire pour prendre la parole ?Aujourd’hui on aborde un concept complexe et sensible, qui plane au-dessus de toutes les luttes : la légitimité.

Pour s’y prendre correctement, on a ratissé large pour traiter le problème dans sa globalité : pureté militante, critique politique, exemplarité, sentiment d’injustice, individualisation de la lutte…
Tout ça alors que si tu veux, on peut déjà te spoiler la conclusion ici : depuis le début, c’est McDonald’s qui a raison. On est parti ?!

temps de lecture estimé : 7 minutes

Le point de départ

Dans le milieu associatif, plus largement le milieu « engagé », il y a un terme qu’on entend de plus en plus souvent : la « pureté militante ». Si tu n’as jamais entendu ça ou que tu n’es pas familier avec le terme, on peut décrire ce concept comme une injonction à avoir un comportement irréprochable. On peut voir ça comme un refus des compromis considérés comme diluant ou trahissant la cause et/ou les valeurs qu’on défend.

On le voit surtout de plus en plus abordé sur les réseaux sociaux qui sont à la fois lieu de partage de témoignages, de mises en avant de causes essentielles, mais aussi de harcèlement de masse et de violences écrites et verbales. Si on a toujours suivi le sujet de près chez POW France, on n’a jamais jugé nécessaire de prendre la parole sur le sujet.

Mais il y a quelques mois nos confrères de POW US ont planté sans le savoir la première graine menant à cet article avec un post Instagram qui disait : « Tu peux être imparfait et être un avocat du climat » suivi de phrase type « tu peux voler pour aller rider et être un avocat du climat ».

Et ça nous a interpellé.

Chez POW France, on est 100% d’accord qu’on ne doit pas être parfait·es pour être engagé·es en faveur du climat (tout comme on a conscience que la comparaison entre les US et la France devient très vite peu pertinente).

Mais la tournure de la suite du post nous a quand même fait réfléchir : la lutte contre le sentiment d’illégitimité à s’engager peut-elle se transformer en déresponsabilisation de tous les comportements individuels les plus polluants ? Est-ce de la pureté militante que de dire que non, on ne peut pas excuser n’importe quel comportement tant que l’intention est là ?

On n’attend pas la perfection, par exemple d’un·e athlète qui souhaite prendre la parole sur des sujets environnementaux ou faire quelque chose avec POW. Mais est-ce que ça veut dire pour autant que l’empreinte carbone de quelqu’un qui prend 20 fois l’avion dans l’année n’a pas d’importance quand iel parle aux gens ? Est-ce qu’une marque qui ne fait aucun effort pour changer sa façon de faire est excusée dès lors qu’elle a un ou deux messages écolos ?
Est-ce qu’une station est « verte » dès qu’elle organise des ramassages de déchets alors que son modèle repose sur l’accueil de touristes venant en avion ? Faut-il placer un curseur quelque part ? Si oui, à quel niveau ?

 

Il fallait qu’on en parle.

L’exemplarité, ça compte 

Alors avant de trancher la vaste question « faut-il être parfait pour être engagé·e », on s’est demandé si l’exemplarité avait un impact sur les autres.
Prenons le cas d’un·e scientifique. Est-ce que l’empreinte carbone de quelqu’un qui vient partager des données factuelles issues d’un travail rigoureux voire d’un consensus international peut influencer la façon dont nous allons recevoir ses propos ?

Selon une étude publiée par Attari & al en 2016, il n’y a pas de doute : « Nous constatons que l’empreinte carbone des communicants affecte massivement leur crédibilité ».

D’autres papiers confirment cela, pointant que les scientifiques qui s’expriment sur les sujets climatiques décrit·es comme prenant souvent l’avion ont tendance à être jugés beaucoup moins crédibles que celles et ceux le prenant peu.
Ce constat s’élargit au-delà des chercheurs, et s’applique aux communicants sur les sujets climatiques (comme POW).

« Une communication efficace de la science du climat et la promotion d’un changement de comportement individuel et d’une réduction des émissions de gaz à effet de serre et des interventions de politique publique sont grandement facilitées lorsque les communicants montrent la voie en réduisant leur propre empreinte carbone. »

En bref, pour être écouté·es, il faudrait incarner le changement que l’on plaide.

L’enfer, c’est les autres

Montrer l’exemple, ça n’est pas utile que pour être davantage écouté. Montrer l’exemple, c’est transmettre un message, entraîner du mouvement. De nombreuses études comportementales le montrent : on est fortement influencé·es par ce que font les gens autour de nous, positivement ou négativement. On est influencé·es positivement lorsqu’un voisin ou une amie nous parle de quelque chose de bien qu’elle fait, car ça nous inspire, ça nous donne envie nous aussi de faire pareil, de ne pas être celui ou celle qui s’en fiche..
Mais on peut tout aussi facilement être influencé·e négativement. Si on vient de renoncer à un voyage en avion pour des raisons de conscience écologique, en se reportant vers quelque chose d’autre qui ne nous enthousiasme peut-être moins, et que dans la foulée on a notre cousin au téléphone qui nous explique avoir décollé pour un week-end de 3 jours à New-York… Il est compréhensible que la réaction soit un “fuck off” avant d’aller checker Google Flights.

Ce constat concernant l’influence négative est on ne peut plus vrai lorsqu’il s’agit d’acceptation de politiques publiques.

Théodore Tallent, Malo Jan et Luis Sattelmayer ont réalisé une expérience et écrit un article « L’exemplarité des élites, levier de l’acceptabilité des politiques climatiques » pour mesurer le phénomène. Et les conclusions sont claires :

 

« Pour accepter la transition écologique, les Français doivent être convaincus que tout le monde contribue à la sobriété de façon équitable. Des mesures symboliques pourraient ainsi être ajoutées afin de faire admettre des décisions plus contraignantes. »

Théodore Tallent, Malo Jan et Luis Sattelmayer

Prenons un exemple concret et assez récent : l’interdiction des jets privés.
D’un côté, toutes les personnes (dont POW) qui considèrent qu’à l’heure du réchauffement climatique cela devrait couler de source d’interdire le moyen de transport le plus polluant au monde, utilisé par une poignée d’ultra riches à l’empreinte carbone démesurée. De l’autre, la classe politique en place, qui se défend en expliquant que comme ça ne concerne qu’une poignée de personnes, ça ne sert à rien pour diminuer le réchauffement, que c’est juste « anti-riches ».


Et donc ce que pointent les travaux du trio, c’est précisément que la classe politique qui s’y oppose a tort, car  les « politiques symboliques » sont absolument essentielles pour faire accepter aux citoyen·nes des mesures qui les impacteraient.

« L’impression que tout le monde contribue à son échelle est un puissant levier. L’effet est massif dans toute la société, » analyse Théodore Tallent. « Il faut penser les réformes environnementales dans une politique plus globale, comme une sorte de package climatique pour permettre de faire avancer la société dans son ensemble. »

Entre sentiment d’injustice et perfection morale

Ok, on écoute davantage quelqu’un qui montre l’exemple, on influence positivement les gens quand on montre l’exemple… Tout ça semble logique pour tout le monde. Mais est-ce que pour autant on doit complètement mettre de côté les gens qu’on ne considère pas assez engagé·es ? Pourquoi est-ce qu’on pousse dans les cordes voire rejette les personnes n’étant pas au même échelon que le nôtre ?

Quand on fait de multiples efforts pour raisons écologiques, qu’on renonce à certaines choses importantes pour nous comme le fait de prendre l’avion pour voyager, et que l’on voit ensuite sur Instagram quelqu’un expliquer à quel point la cause climatique lui est chère avant de poster une story hublot « direction Bali », on peut comprendre que ça crée de la frustration, voire de la colère. Derrière, cette frustration peut s’exprimer à travers du rejet, voire de la critique directe. Ou elle peut engendrer un découragement, avec le classique « les autres ne se bougent pas alors pourquoi moi je me bougerais ». 

Un autre moteur qui amène à ce mécanisme, c’est l’envie – consciente ou inconsciente – de se mettre dans la position « du vrai militant ».
Agir pour une cause peut amener différents sentiments positifs : gratitude, reconnaissance, fierté… On est les premiers à le dire chez POW, s’engager, ce n’est pas bénéfique que pour la cause même si c’est pour ça qu’on le fait : ça fait du bien et c’est normal.
Mais c’est tout de suite beaucoup moins bien quand cette sensation d’être un·e super militant·e amène à rejeter les personnes qui n’en seraient peut-être pas au même niveau d’engagement ou de connaissance, comme si on ne voulait pas leur donner accès à la même position que nous.

Elsa Deck Marsault, militante féministe et queer, est l’autrice de « Faire Justice » un essai qui parlent des conflits minant les milieux militants progressistes.

« Le souci d’incarner une forme de perfection morale a pris le pas sur la patience que suppose toute lutte : le travail politique de répétition et de pédagogie.

Selon moi, ce moralisme – et les pratiques punitives qu’il peut entraîner – découle d’un sentiment d’impuissance politique. Nous vivons dans un contexte de guerres internationales et de mul­tiples crises économiques, sociales et écologiques, où les adversaires semblent si puissants et abstraits qu’on ne sait par où commencer.

Face à cela, il est plus facile de s’attaquer à son voisin qui aurait dit ou fait telle chose qui représenterait le patriarcat, le colonialisme, etc. […] Ce phénomène traduit plutôt une forme de compensation : face à l’impuissance politique, on cherche à retrouver de la puissance là où l’on peut. »

Elsa Deck Marsault

Individualiser la lutte, le meilleur moyen de la perdre

Une fois qu’on a parlé des bonnes ou des mauvaises raisons de réagir, la question la plus importante subsiste : est-ce qu’on fait vraiment ce qui est bénéfique pour la cause ? Est-ce vraiment dans la lutte pour des changements individuels que résident les victoires environnementales ?

Réponse rapide de POW France : “non.”

 

Réponse plus détaillée de Solange Martin et Albane Gaspard, de l’ADEME, qui ont travaillé sur le changement des comportements individuels et les dynamiques collectives comme levier de la transition écologique

« Les sciences humaines et sociales nous rappellent que les déterminants du changement de comportement sont certes individuels, mais aussi collectifs : l’individu est aidé et / ou limité dans son action par les réalités économiques, sociales et matérielles des collectifs et des environnements dans lesquels il évolue.

Les marges de manœuvre de l’évolution des comportements individuels ne se situent pas toutes à l’échelle de l’individu et ne dépendent pas toutes de son bon vouloir. Chercher à faire évoluer les comportements ne peut donc pas faire l’économie d’une réflexion et d’une action au niveau collectif.

C’est à cette condition que les évolutions nécessaires pourront avoir lieu et s’inscrire, dans la durée, à une échelle qui soit appropriée aux enjeux énergétiques et écologiques. »

Solange Martin et Albane Gaspard

ADEME

Le vrai sujet : la critique politique

Le drapeau noir de la pureté militante est de plus en plus agité, notamment avec les réseaux sociaux qui transforment très vite quelques commentaires en une vague de harcèlement. Un phénomène qui prend sa source à un problème encore plus grand : nous sommes incapables, en tant que société, d’accorder une juste place à la critique politique. 

Explication avec des extraits de l’article « En finir avec le concept de pureté militante » du média ENGRAINAGE :

« Le concept de pureté militante peut être instrumentalisé pour justifier des comportements ou des actions problématiques. Par exemple, quand une personne est accusée de tenir des propos racistes ou des blagues misogynes au sein d’un groupe militant, elle peut tenter d’éviter la remise en question en expliquant que la critique reçue est simplement de la pureté militante. En utilisant par exemple l’expression réactionnaire “on ne peut plus rien dire”. Réduire toute critique politique à de la pureté militante permet donc d’éviter une remise en question et de maintenir un certain “statu quo militant”.  Une situation qui ne permet pas de se saisir collectivement du problème et de le résoudre. […] Si la notion de pureté militante permet de mettre en lumière des mécanismes contreproductifs et violents au sein des groupes militants, l’(auto) critique politique semble avoir cruellement manqué, notamment dans les luttes écologiques. »

Là est toute la complexité du problème.

D’un côté, la pureté militante peut se traduire par du harcèlement en masse en direction d’une personne prenant la parole sur les réseaux pour une cause juste, qui la touche, mais qui est très vite renvoyée vers son imperfection.

Exemple : une athlète qui oserait partager une prise de parole de POW France, mais qui prend encore l’avion pour sa carrière de sportive.

De l’autre côté, la pureté militante est utilisée comme un totem d’immunité par des personnes qui refusent toute critique politique concernant leurs propres actions.

Exemple : un membre de parti politique qui se fait critiquer pour le manque d’ambition d’une mesure et qui balaie tout avec l’argument qu’aller plus loin que lui c’est être trop radical.

Celles et ceux qui ne veulent pas que les choses changent ont toujours intérêt à décrédibiliser les messagers, peu importe comment.

Détourner la responsabilité pour entretenir l’inaction, c’est un levier de défaite puissant pour nos combats.

À la fin, POW, c’est quoi votre avis ?

La question de la légitimité pour s’engager est un problème complexe, causé par soi-même et par les multiples comportements possibles des autres. Une fois ceci posé, il faut le réaffirmer : non, tu n’as pas besoin d’être parfait·e pour t’engager.

Chez POW on le redira à chaque fois que nécessaire, et ce malgré ce qu’on a pu expliquer sur l’impact de l’exemplarité. Même si l’exemplarité a des impacts positifs à différents égards, toi, en tant qu’individu qui veut convaincre d’autres individus, qui veut lutter avec d’autres individus, garde ça en tête : ce n’est pas de perfection dont on a besoin, c’est de sincérité.

La frontière qui sépare une personne audible d’une personne inaudible réside souvent dans le niveau de sincérité perçu par les gens à qui elle s’adresse. C’est ok que tu n’aies pas un bilan carbone de 3 tonnes/an pour prendre la parole sur le climat. C’est ok de parler de souffrance animale même si tu n’es pas vegan. C’est ok de t’engager pour POW même si tu considères que tu n’en fais pas assez.

Le plus important, c’est la sincérité de ta démarche, et ta volonté de faire mieux.

Montrer l’exemple, ce n’est pas être le portrait robot du/de la militant·e parfait·e, c’est montrer aux gens comment tu essaies de faire mieux, comment tu t’engages, comment tu es transparent·e sur tes limites, sur le travail encore à accomplir. C’est être là pour rappeler à la fois que oui, partir à Bali tous les ans pour le climat c’est pas ouf, mais que c’est en allant chercher des changements systémiques qu’on gagnera, pas en s’entre déchirant… 

Est-ce que faire de son mieux suffira pour éviter les critiques ? Sans doute pas. Pour toutes les bonnes ou les mauvaises raisons expliquées, il y aura toujours des personnes pour venir dire que tu ne peux pas parler de la cause, que tu n’es pas légitime voire hypocrite, que tu nuis à ce que tu défends etc. Face à ça, relire cet article de temps en temps est sans doute une idée pas trop mauvaise. Pour se rappeler que les motifs de critiques sont multiples, des bons ou moins bons, et qu’il faut faire le tri entre ce qui est de la critique politique légitime qu’il faut être capable d’entendre même si de notre prisme on sait toute la bonne volonté qu’on y met, et de la violence pure et simple qu’il faut simplement ignorer.

Se rappeler aussi à soi-même que la frontière entre partager un désaccord et un harcèlement de masse sur les réseaux est fine, et que si on est la 74ème « critique constructive » alors elle n’est peut-être plus si constructive. Se rappeler que la question numéro un qu’on devrait toutes et tous se poser à chaque fois c’est : est-ce que ça sert vraiment la lutte ?

Bref, se ressasser ces questionnements pour être un·e meilleur·e militant·e.

Alors on le redit haut et fort, mais cette fois en citant comme promis au début le M jaune :
VENEZ COMME VOUS ÊTES.

On termine avec une dernière phrase, celle à garder si tu ne devais en retenir qu’une seule de ce long article :
Il y a tellement de gens qui ne souhaitent pas te voir devenir actif·ve, ne laisse pas tes contradictions leur donner raison.


Entretien avec Jean Baptiste Bosson (Marge Sauvage)

Entretien avec Jean Baptiste Bosson (Marge Sauvage)

Entretien avec Jean Baptiste Bosson

« pour bouger les lignes il nous faut être des flibustiers du monde actuel.»

Peut-on prendre position quand on est scientifique ? Peut-on être à la fois auteur·trice du GIEC et sur les plateaux TV pour expliquer que telle ou telle mesure est dangereuse pour la planète ? A partir de quand peut-on être considéré comme militant ? 

On a voulu discuter avec Jean-Baptiste Bosson, glaciologue et fondateur de l’association Marge Sauvage, de toutes ces questions. On est revenu aussi sur son parcours, de Sciences PO aux glaciers, des doutes à ses engagements associatifs. Puis on a parlé du fonctionnement du monde académique, de ses divergences avec ses confrères et consoeurs et de comment les choses devraient bouger selon lui. 

Salut Jean-Baptiste ! Peux-tu nous parler de ton parcours avant qu’on rentre dans le vif du sujet ? 

Je suis glaciologue, français et suisse, j’ai grandi dans les Alpes, mais pas du tout sur les glaciers. J’ai commencé mes études post-bac en fac de sciences politiques en relations internationales, car je crois que c’est dans la grande lignée de mon modeste chemin, que de m’intéresser au monde, d’être inquiet par l’état du monde et de pouvoir très modestement prendre ma part et agir.

Après le bac, Sciences Po était une évidence, pas par envie d’une quête de pouvoir personnel mais parce que je voulais comprendre comment fonctionne la société, où sont les leviers d’action, comment on remet l’intérêt général au cœur des projets de société.

J’ai ensuite compris que dans mon ADN personnel, j’étais beaucoup plus alpin que ce j’avais compris jusque-là et que j’avais besoin d’être proche des montagnes et de la nature. J’ai voulu devenir glaciologue en étant à Sciences Po, mais je n’ai pas vraiment compris pourquoi. Ce n’est que longtemps après que je me suis rendu compte que c’est un geste très politique, au sens d’œuvrer dans la crise écologique, que de protéger les glaciers. J’ai donc basculé d’abord vers la géographie physique, avant de partir pour un doctorat sur les glaciers alpins à Lausanne pour réaliser mon rêve de devenir glaciologue. 

Qu’est-ce qui t’a attiré vers les glaciers ? Car tu disais que ça ne faisait pas partie de ton environnement enfant, il y a  eu un déclencheur ?

En effet, je ne suis pas alpiniste, je ne viens pas d’une famille de montagnards, je ne passe pas mon temps sur les glaciers, j’en ai même peur, je ne sais pas faire des manips de cordes…

En fait, ce qui m’a attiré auprès des glaciers, je l’ai compris après, notamment en lisant Les Racines du Ciel de Romain Gary. Dans ce livre il raconte qu’il y a des écosystèmes ou des espèces qui permettent de tout comprendre et que si tu agis pour elles, tu peux faire bouger tout le système. Lui raconte ça pour les éléphants : comment un gars qui se bat en Afrique dans les années 50 au service des éléphants, contre les braconniers qui rêvent d’avoir une tête d’éléphant dans leur salon… C’est une critique totale du capitalisme, de notre vision utilitariste du monde. Une vision cartésienne du monde qu’est l’homme maître et possesseur de la nature. Et comment il faut défendre absolument une marge au-delà de l’humain et au-delà de l’utile.

La nature elle est là, nous-mêmes on vient de la nature, et il y a un droit d’existence intrinsèque de toutes composantes de la nature. Pas parce que c’est utile aux hommes – moi je ne défend pas les glaciers parce qu’ils sont utiles aux hommes – mais parce qu’ils ont un droit intrinsèque d’existence.

C’est en étant à Sciences Po que tu as compris ça ?

A Sciences Po j’ai compris deux choses qui ont fait que j’ai voulu devenir glaciologue.
“Les glaciers rendent visible l’invisible”. C’est mon confrère Luc Moreau qui m’avait dit ça, mais je ne sais pas si c’est de lui. Le changement climatique ça ne veut rien dire pour les gens, +1.3 degrés ça ne veut rien dire quand tu es chez toi. Par contre pour les glaciers alpins c’est 80% du volume initial en moins, c’est un cataclysme. Donc les glaciers placent les enjeux du climat, de l’eau, du vivant, de l’habitabilité des territoires au cœur de tout, ils permettent de tout comprendre très vite. Et donc si tu agis pour eux tu peux agir pour tout le système. Mais bien malin ceux qui veulent s’attaquer au système capitalisme à l’ère du trumpisme et des multinationales qui deviennent toujours plus riches et qui payent de moins en moins d’impôts.

Moi je ne défend pas les glaciers parce qu’ils sont utiles aux hommes – mais parce qu’ils ont un droit intrinsèque d’existence.

Avec cette conviction de vouloir agir pour les glaciers, comment t’es tu retrouvé à t’éloigner du monde académique et à t’engager dans le monde associatif dans lequel tu évolue maintenant ?

Très vite j’étais assez opposé au modèle académique. Déjà parce qu’il est ultra pyramidal et ultra concurrentiel, et oblige à mettre ta carrière avant tout, c’est-à-dire avant ta vie personnelle, avant ta famille, avant tes proches, parce que tu vas partir en post-doc etc. Deuxièmement parce qu’il est ultra concurrentiel, donc il met une ambiance assez délétère, il y a une compétition permanente entre tout le monde.

Aussi et surtout car je pense que dans l’immense crise écologique et démocratique que l’on vit, les chercheurs sont déconnectés des enjeux, ou déconnectés de la cité au sens grec du terme, de participer à la vie de la cité, et à empêcher que la démocratie s’effondre.
Moi je voulais – hyper modestement – être utile. Et je pensais qu’en labo de recherche j’aurais eu trop de blocage, je serais trop dans un petit coin du système.

Je voulais aller dans le monde associatif parce que je crois que pour bouger les lignes, il nous faut de la piraterie, il nous faut être des flibustiers du monde actuel.

J’ai donc décidé après ma thèse de travailler dans les ONG de protection de la nature, j’ai travaillé du local à l’international, puis j’ai créé depuis deux ans une micro-association qui s’appelle Marge Sauvage.

 

Tu peux en dire un peu plus sur le travail que vous faites chez Marge Sauvage ?

L’idée c’était vraiment de se positionner en interstice entre la science, les narratifs et l’action.

On continue à être producteurs de science – on a d’ailleurs soumis un papier à Nature qui est en train d’être analysé, ce qui est très bon signe – et ça c’est la base même si original car on n’est pas un acteur académique.

A côté, on réfléchit à comment on doit parler aux gens, comment on doit sortir la science et la connaissance, comment on tire la sonnette d’alarme… Parce que l’article scientifique, très peu de gens le lisent. 

Le dernier pilier, fondamental, c’est comment on contribue à la cité, à la société, aux politiques au sens large du terme, c’est-à-dire de parler aux entreprises, de parler aux lobbies, de parler aux habitants dans les territoires, aux citoyens, de parler évidemment aux élus… En somme œuvrer pour l’intérêt général.

Le gros sujet qu’on voulait aborder ensemble, c’est la place des scientifiques dans la société. Quelle est ta vision sur le fait de prendre position en tant que chercheur, et la nature des échanges que tu peux avoir avec des confrères et consoeurs ?

Je dirais qu’on vit une crise existentielle dans le monde de la recherche aujourd’hui. Elle était à ses prémisses quand j’ai commencé, mais elle s’est décuplée dans les dix dernières années. L’humanité n’a jamais été aussi consciente de la gravité de toute la situation et de son côté désespéré. Les chercheurs dans la société sont le thermomètre qui ont le nez dessus. Les gens rentrent chez eux le soir, ils ont passé leur journée dans les données sur la mort des glaciers, sur l’extinction du vivant, sur les démocraties qui s’effondrent… Ils ont même une connaissance et une maîtrise des choses souvent que le reste du commun des mortels n’a pas. 

Pour autant, se pose la question : qu’est-ce que je fais au-delà de documenter ? Quelle est ma place dans la société ? Est-ce que je suis là pour contribuer à retourner la tendance ou pas ? Et c’est là qu’il y a un profond débat, entre deux visions qui s’opposent.

L’une, qui serait, si je caricature, le chercheur dans sa tour d’ivoire qui n’est que le signal d’alarme. Pour qui ce n’est pas son problème si la société n’écoute pas.
L’autre, qui pense que ce n’est peut-être pas de notre faute si on ne nous écoute pas, mais que ce n’est pas un débat banal au café du commerce comme si on était pour l’autre équipe de foot. Le sujet est tellement haut qu’on a l’impératif d’être écouté, que le signal transcende tout. Et donc qu’il faut qu’on ait une posture à la fois de producteur de science, mais d’être aussi au coeur de la société pour faire le “SAV”, être contributeur pour dire qu’il y a des solutions, fondées sur la science, qui peuvent mettre la société dans de meilleures directions. Donc en tant que scientifiques, on est là aussi pour co-construire des solutions alternatives à celles poussées par les lobbies basées sur leurs profits.

C’est donc sur ça qu’on n’est pas d’accord avec beaucoup, car si on défend la deuxième vision, on considère que « tu fais de la politique », ce qui est une insulte suprême. Il y a deux insultes dans le monde académique : que tu n’as pas de déontologie, et que tu es militant. Si tu es un scientifique qui travaille sur les abeilles, et que tu expliques que pour les abeilles il faudrait un scénario sans pesticides, on va t’accuser d’être militant et ne plus l’écouter. Donc ce monde académique est bloqué avec ça, peu importe à quel point on détruit tout.

Si tu es un scientifique qui travaille sur les abeilles, et que tu expliques que pour les abeilles il faudrait un scénario sans pesticides, on va t’accuser d’être militant et ne plus t’écouter.

Pour toi c’est vraiment la peur de perdre leur crédibilité qui empêche beaucoup de scientifiques de prendre la parole ?

Tu es lobbyiste du pétrole, tu ne maîtrises pas les données voire même tu les bidonnes (ce qui a été prouvé à maintes reprises), tu vas partout dans le débat public, tu vas voir les élus etc. En face, t’es scientifique, tu as des données qui montrent que le pétrole détruit la planète et tu n’oses pas le dire car sinon dès que tu parles on va te traiter de militant. Donc tu n’y vas plus. C’est aussi simple que ça.

Il y a un renversement terrible des valeurs aujourd’hui, car limite on a honte de dire qu’on travaille pour l’intérêt général. Je ne suis pas militant, ou alors je suis militant de l’intérêt général et fier de l’être. Mais je ne suis pas militant du pétrole, pas militant du chaos du monde, contrairement au camp d’en face. Aujourd’hui taxer les gens de militants est devenu une insulte et on est hyper vite catégorisé.
Quand je passe sur La Terre au Carré sur France Inter, émission que j’aime beaucoup, et qu’à la fin on me dit « ah vous avez un discours engagé, vous êtes militants » …
Le monde scientifique a été « cornerisé ». On a mis les gens qui devraient être ceux qui sonnent l’alerte et aident à trouver les solutions les plus intelligentes de côté.
On le voit pourtant avec la Convention Citoyenne pour le Climat : dès qu’on met de la science on a tout.

Quand on voit le mouvement Scientist Rebellion qui grandit, ou des gens renommés comme Christophe Cassou (co-auteur du 6ème rapport du GIEC) prendre frontalement position sur le dossier de l’A69, on a l’impression que ça bouge quand même. Tu as l’impression que ces exemples sont à la marge et qu’on est encore loin du compte ?

Alors c’est à la marge, mais oui ça bouge à fond et ça va dans le bon sens.
Après là où il faut être bon, c’est qu’il faut arriver à réinventer le rôle de scientifique.
Pour ça on a besoin de plusieurs choses :  évidemment une capacité scientifique pour produire des données, la base pour comprendre le monde; ensuite une capacité de vulgarisation pour parler au grand public, pour transformer un savoir complexe en éléments simples et appréhendables; une compétence politique, au sens de mieux maîtriser le jeu politique, comprendre comment ça fonctionne.

Je n’ai aucun souci pour dire que tous les scientifiques ne doivent pas exceller dans les trois, et que chacun soit plutôt sur l’un ou sur l’autre. Par contre, le monde académique doit se requestionner sur comment il fait vivre les trois piliers. Imaginer par exemple que dans un labo il y ait des gens compétents sur chaque pilier.
Aujourd’hui beaucoup de scientifiques ne sont pas formés pour, et ne savent pas ne serait-ce que bien communiquer sur leurs travaux, et c’est normal car on ne l’apprend pas. Tu peux être un expert en mécanique quantique et ne pas savoir la différence entre une mairie et une comcom. Donc ça demande de la formation interne dans le monde académique sur comment raconter tes histoires et comment participer au débat politique constructivement.

Si je prends l’exemple de Scientist Rebellion, pour moi c’est une erreur de communication. J’aurais aimé qu’ils s’appellent plutôt « les vrais scientifiques », en plaidant plutôt que c’est ceux qui ne s’engagent pas qui ne sont pas les vrais scientifiques. Je pense que c’est un cri du cœur que de se mettre en rébellion, et j’ai un respect immense pour le courage et l’engagement de ces gens là. Chez Marge Sauvage on n’a pas choisi les mêmes modes d’actions, mais on défend qu’il y a plein de façons d’essayer de changer les choses. Et ça me va très bien, soyons tous complémentaires pour arriver à faire ce nous anime : changer la société. Moi je ne dis pas qu’il ne faut plus de scientifiques dans les labos, et je ne suis personne pour dire ça, mais je me dis juste : à quoi servent les données aujourd’hui pour empêcher que le bateau coule ? On a besoin de gens compétents ailleurs que dans la production de données pour que le bateau arrête de couler. 

Chez Marge Sauvage on défend qu’il y a plein de façons d’essayer de changer les choses. Et ça me va très bien, soyons tous complémentaires pour arriver à faire ce nous anime : changer la société.

Le casse-tête commence quand on se demande qui doit bouger en premier. Est-ce que tu penses que c’est le monde académique qui n’est pas prêt à évoluer, est-ce que c’est le monde médiatique qui bloque par son traitement, ou est-ce que ça peut aussi venir des citoyen·nes qui veulent que les scientifiques restent à leur place ?

Je pense que les principaux blocages sont soit de l’autocensure interne du côté du monde académique, soit des facteurs externes du côté du monde médiatique et surtout des gens du « camp d’en face » qui mettent la pression pour que toute parole scientifique qui sorte de son coin soit catégorisée. Moi j’ai dû faire 200 conférences dans ma vie, j’ai quand même vu pas mal de monde, et je n’ai jamais vu un citoyen qui m’a dit « là vous n’êtes pas dans votre rôle ».

Au contraire, depuis toujours je pense que la société humaine est complémentaire et que beaucoup de gens sont contents que des scientifiques poussent pour des décisions éclairées qui leurs seraient bénéfiques plutôt que de voir des lobbys influencer le monde politique pour du business as usual au détriment des gens. Surtout que les scientifiques n’ont pas vocation à prendre les décisions : moi je ne suis pas élu, je suis là pour éclairer et proposer et qu’ensuite les représentants des citoyens décident.

Pour terminer, c’est quoi la suite côté Marge Sauvage ?

On attend la publication de l’article de la part de Nature, on va aller sur le terrain faire plein de belles choses, notamment du côté des forêts primaires postglaciaires où il y a des choses à observer et à raconter.

On va sortir un documentaire avec Mathieu Navillod qui s’appelle « Après les glaciers ». Là on va partir sur Paris pour un événement avec l’UNESCO et l’UNEP (programme environnement de l’ONU) pour faire bouger la protection des glaciers à l’international. Il y a d’ailleurs eu une motion de protection des glaciers publiée en fin d’année qui a repris notre plaidoyer de protection des glaciers, et pour la première fois il y a eu une résolution de l’ONU sur le sujet. Donc pas mal de choses à l’international, et au niveau local on continue à accompagner les territoires sur des mesures de protection.

Et fin 2026 il y aura la deuxième édition du festival Agir pour les glaciers qu’on a lancé l’année dernière !

Aventure à vélo : En Suède, tout roule pour Zoé !

Aventure à vélo : En Suède, tout roule pour Zoé !

Il y a ces moments dans la vie où rien ne va. J’exagère un peu, mais mon premier voyage à vélo est tombé à pic, un mois où rien n’allait. Mon périple a marqué le début d’un été où tout s’est mis à rouler –  et c’était magique. Je vous raconte !

30 ans, ça se fête !

Quand, en janvier 2023, je reçois l’incontournable message « Save the date » pour les 30 ans de mon amie Romina, je réponds un grand OUI sans aucune hésitation. Ayant récemment déménagé à Stockholm, elle prévoit de fêter l’événement sur une péninsule proche de la ville et son anniversaire tombe le week-end du Midsommar [célébration du solstice d’été en Suède]. Une occasion à ne pas manquer !

Après ce petit moment d’euphorie, retour à la réalité : ça fait loin pour un week-end et j’évite de prendre l’avion pour mes escapades. Consciente de l’empreinte carbone que peut générer son invitation en Suède, Romina suggère aux invité·e·s de compenser leur trajet par des donations à la place des cadeaux d’anniversaire. Personnellement, ça me semblait un peu trop simple comme solution. Alors, j’étudie mes options depuis Strasbourg, en Alsace, où j’habite. Un voyage en train ? Pourquoi pas. Ou alors… y aller à vélo ? J’avais justement envie de sortir de ma zone de confort. L’idée avait germé.

Et quand y’a plus qu’à…

Quelques jours plus tard, je reçois un coup de fil de mon ami Lucas. Je lui fais part de mon projet et je lui propose de m’accompagner. Il n’a même pas besoin d’y réfléchir avant de me dire oui. Même si j’étais prête à partir seule, je suis soulagée à l’idée d’être à deux. Il s’agissait quand même de mon premier voyage à vélo.

On s’est rapidement mis d’accord sur les grandes lignes : départ de Trelleborg dans le sud de la Suède, puis cap sur les petits chemins à travers le pays jusqu’à Stockholm. Ça nous faisait un peu plus de 800 km avec environ 5 500m de dénivelé positif (oui, le pays n’est pas si plat que ça), soit une bonne dizaine de jours à vélo. Là-bas, le camping sauvage est autorisé, ce qui nous épargnait la recherche de logements. Il n’y avait plus qu’à poser nos congés et à réserver nos transports. Pour le reste, on s’est laissé porter !

Une insomnie et c’est parti !

Juin 2023 : c’est parti ! Au départ de Berlin on prend le train jusqu’à Rostock puis un ferry* de nuit jusqu’à Trelleborg, dans lequel j’ai tout de suite regretté de ne pas avoir pris de boules Quies. Notre journée à vélo démarre avec un peu de sommeil en retard, mais dans la bonne humeur. On roule le long du bord de mer puis à travers la campagne. À chaque coup de pédale, je m’éloigne un peu plus de mes préoccupations du quotidien. Seuls deux questionnements existentiels persistent : que va-t-on manger ? Et où qu’on va-t-on dormir ? 

Pour notre fin d’étape, on choisit le premier lac sur notre tracé. Il nous attend après un peu plus de 90 km. Un high five et on saute dans l’eau, l’aventure commence bien !

Un duo de choc devient une petite meute

À travers des petits villages aux maisons rouges, des chemins bordés de lupins, des forêts à perte de vue et des lacs plus beaux les uns que les autres, on continue notre chemin. Assez rapidement je perds toute notion du temps. Après deux jours j’ai l’impression d’être partie depuis deux semaines. Le troisième jour, j’arrête de compter. Enfin presque.

Le quatrième jour, on accueille Lina, la copine de Lucas, à la gare d’Älmhult. Pour elle aussi, c’est le premier voyage à vélo et elle se prend rapidement au jeu : rouler, manger, rouler, nager, manger, dormir, repartir… Avec son maillot sur lequel est écrit « No sweat, no candy » [« Pas de sueur, pas de bonbons »], Lina instaure une nouvelle tradition : le passage au stand de bonbons dans tous les supermarchés. Après l’effort, le réconfort. 

Réconfortante, mais aussi réjouissante, voilà comment je décrirais l’arrivée de notre dernier covoyageur : Josh, l’ancien colocataire de Lucas et un bon ami de Romina. À moins de 300 km de Stockholm, il nous rejoint pour la dernière ligne droite. Cet inconnu avec qui j’allais partager la tente pour les prochaines nuits a été un réel coup de cœur amical. Josh participait non seulement au bon équilibre au sein du groupe, mais il a aussi été à l’origine du hurlement instauré lors de nos passages dans les tunnels : « aouuuuwwww ! ». C’était la naissance d’une meute à vélo. Et la fin de toute prise au sérieux.

Fin heureuse et prometteuse

Arrivés à Stockholm puis sur les lieux de la fête, on était comblés. L’insomnie du début, les douleurs aux genoux – et celles aux fesses –, la journée de pluie, et les piqûres de moustique ont toutes été oubliées. Il nous restait simplement un profond sentiment de bonheur et de la gratitude pour ce qu’on venait de vivre ensemble. Ce n’était certes pas un grand exploit sportif, mais ça nous a montré que, même sans entraînement, on pouvait vivre des aventures mémorables avec les endorphines en prime. 

Et j’y ai pris goût ! Depuis la Suède je suis partie sur la route des vins d’Alsace, j’ai longé le Danube pour retourner à ma ville d’Erasmus, Budapest, et plus récemment, je suis rentrée chez mes parents en Bavière depuis Strasbourg. Ce qui me plaît particulièrement lors de ces escapades, c’est de redécouvrir des chemins que je prenais avant en voiture ou en train. J’aime le fait que changer de mode de transport rend plus créatif dans la planification de voyages, mais aussi les rencontres qui se font sur le chemin et ce sentiment d’être hors du temps lorsque je suis en mouvement. J’ai envie de remercier Romina de m’avoir envoyé ce « Save the date » en janvier 2023 : tack så mycket Romina !

*Je suis consciente qu’il y a plus vert que le ferry, mais je n’ai pas entamé ce voyage dans l’optique de jouer l’écolo parfaite. Il faut bien commencer par des petits pas. 

Note de POW France : Le ferry reste une meilleure alternative à l’avion pour plusieurs raisons, de son potentiel de décarbonation au fait qu’il est pris plus souvent sur de plus petites distances, comme ici dans l’aventure de Zoé. Si le sujet de l’impact du ferry vous intéresse et que vous voulez savoir comment calculer son impact, un article ici

Une saison sans avion  le témoignage de Coline Ballet-Baz

Une saison sans avion le témoignage de Coline Ballet-Baz

Le récit de Coline

Cela faisait quelques années que l’envie de ne plus prendre l’avion me trottait dans la tête, par conviction écologique. Et j’ai décidé au début de cette saison d’hiver 23/24 de mettre cette envie en pratique, pour voir par moi-même si tous les freins pré-supposés à cette démarche étaient fondés, ou pas : peur de mécontenter certains sponsors, de manquer certaines opportunités pour filmer ou de ne plus être invitée sur certains évènements importants… Grosso modo peur de ne plus pouvoir continuer ce métier en arrêtant de prendre l’avion.

Au final cette annonce a été très bien reçue par les marques et personnes avec lesquelles je travaille, la saison a été remplie de tournages pour divers projets dans nos merveilleuses Alpes (qui plus est bien enneigées cette saison !), le budget et la fatigue dus aux longs trajets en avion et décalages horaires qui s’en suivent ont été remplacés par plus de temps en montagne et sur les skis 🙂

Loin de moi l’envie de porter un jugement sur les personnes qui voyagent en avion avec ce texte, nous n’avons pas tous.tes les mêmes réalités, je l’ai moi-même beaucoup pris à l’époque des compétitions internationales, et surtout le système écocidaire qui ne prévoit pas de taxe sur kérosène des avions, fait qu’il est malheureusement souvent beaucoup plus abordable de prendre l’avion plutôt que le train. POW a fait un post sur le comparatif train/avion, à partir d’un rapport de Greenpeace.

Mais cette démarche fait sens pour moi à plusieurs niveaux : diminuer mon bilan carbone de femme française bien au-delà des limites qui pourraient être fixées pour rester dans les Accords de Paris 1 ; ralentir le rythme parfois trop effréné de nos vies occidentales ; apaiser un peu les contradictions environnementales liées à ma pratique professionnelle du ski (il en reste encore !) ; apprendre à plus connaître les montagnes autour de chez nous, leur nivologie, leur évolution au fil d’une saison d’hiver ; diminuer la logistique et les coûts énormes liés aux déplacements en avion ; rêvasser en musique derrière la vitre d’un train plutôt que d’attendre dans les files interminables des contrôles de bagages… 

Envisager les futures saisons de cette manière me rend très heureuse et apaisée, continuer à prévoir des tournages pour le ski et des aventures en montagne dans un périmètre accessible en train ou en voiture, en réduisant peut-être la fréquence de ces voyages et en prenant plus de temps pour le local… ce qui ne rendra les périples restants que plus savoureux !

Comparaison par POW du bilan carbone des trajets de Coline sur les deux dernières saisons :

Sur les 2 saisons, des trajets en voiture pour un total de 500km environ ont été effectués

Saison d’hiver 2022/2023

– Train : A/R de Grenoble à Innsbruck (798km) : 2,34kg CO2eq en TGV

– Train : A/R de Grenoble à Saint Anton Am Arlberg (767km) : 2,25 kg CO2eq en TGV

– Avion : A/R à Whistler (Canada) (8313km) : 1264 kg CO2eq

– Avion : A/R de Lyon à Tromso (Norvège) (2770km) : 520kg CO2eq

TOTAL : 1788,59 kg CO2eq

    Saison d’hiver 2023/2024

     – Train : 3 A/R de Grenoble à Innsbruck : 3 x 2,34 kg CO2eq en TGV = 7,02 kg CO2eq

    TOTAL : 7,02 kg CO2eq

    Le Mot de POW 

    Comment prendre la parole en tant qu’athlète sur des enjeux environnementaux, quand on n’est pas parfait ?

    Une large question auxquelles une réponse simple convenant à tout le monde n’existe sans doute pas pour des personnes qui vivent des ces pratiques, face à une audience plurielle. Le problème, c’est qu’en l’absence de réponse unique, l’issue est souvent celle de ne pas le faire. Ne pas prendre la parole malgré une envie, malgré des convictions, malgré un oeil alerte sur les changements qui ont lieu.
    Alors comment on fait ? Chez POW, on pense que notre rôle, c’est à la fois d’être présent et alerte pour pointer du doigt les comportements et manquements vis-à-vis des enjeux climatiques des uns, tout se tenant disponible pour accompagner chaque volonté de prendre la parole et d’évoluer avec sincérité des autres.
    La clé pour débloquer un tel dilemme : la transparence.

    Dans un monde où les réseaux sociaux sont omniprésents – que cela nous plaise ou non – prendre la parole sur des pratiques et engagements écologiques est essentiel, pour contrebalancer l’influence néfaste pour le climat de personnes sans connaissances ou sans scrupules. Récemment, nous étions avec la chercheuse Garance Bazin lors de la Convention POWpulaire du mois de mai, qui a publié une étude nommée : «EN MODE AVION» L’emprise de la publicité et des influenceurs.
    Elle démontre comment l’impact des réseaux sociaux font affluer les mauvaises pratiques, même chez des publics plutôt sensibilisés aux enjeux.
    L’idée dans tout ça, ce n’est pas que les athlètes remplacent les instagrameurs voyages, mais d’accepter collectivement que des personnes non parfaites prennent la parole malgré le fait que ces derniers prennent encore l’avion, que ce soit pour parler de leurs pratiques quand elles apparaissent plus vertueuses, ou quand il s’agit de porter une voix plus forte en faveur de mesures écologiques, comme la taxation du kérosène et le développement du ferroviaire.
    Oui, quand on fait des efforts au quotidien, on ne veut pas qu’un ou une athlète viennent “donner des leçons”. Mais ce n’est pas l’intention de la plupart des personnes avec qui échangent POW, bien au contraire. Cet aspect est si souvent une crainte, que c’est un frein à la moindre prise de parole.
    Aujourd’hui, il ne faut pas réclamer de la perfection dans les efforts, mais de la transparence et de la sincérité. Si ces critères sont réunis, il est parfaitement entendable qu’un individu dénonce l’impact de l’avion qui est impossible à remettre en cause (et chez POW le sujet de la mobilité, debout sur la table que sous le tapis) et des politiques publiques qui ne vont pas dans le bon sens. On peut parfaitement dénoncer que le kérosène ne soit pas taxé, tout en prenant l’avion car encore nécessaire ou compliqué à éviter pour des professionnels.
    POW s’engage à accompagner chaque athlète qui souhaiterait être accompagné dans une démarche de prise de parole. On a vraiment besoin que toutes les énergies sensibles à ces questions se battent dans le même sens, que chacun accepte de jouer les cartes qu’il a en main.


    1. Selon le rapport Faire sa part de Carbone 4 par exemple, est mentionné le chiffre de 2 tonnes CO2eq, mais ce n’est pas un chiffre exact à atteindre, mais plutôt un cap pour se rendre compte que nos empreintes actuelles ne sont pas compatibles .

    Exemples de victoires Européennes !

    Exemples de victoires Européennes !

    L’une des raisons principales qui nous a motivé à créer la campagne RIDE BIKE CLIMB VOTE avec POW Europe, c’est que le Parlement Européen est vraiment une clé pour l’environnement, un endroit où l’on peut obtenir des victoires ! Ces dernières années le Parlement Européen est monté (doucement mais sûrement on l’espère) en puissance sur les sujets environnementaux. Mais il reste énormément à faire et l’équilibre est fragile à l’approche de ce nouveau mandat, alors on vous propose de faire un focus sur une poignée de victoires récentes avec des pistes de batailles que l’on espère remporter/faire avancer dans les années à venir. De quoi (se) motiver autour de soi à aller voter dimanche !

    La Loi Restauration de la nature

    Elle fixe comme objectif de restaurer au moins 20% des terres et des mers de l’UE d’ici 2030 et l’ensemble des écosystèmes ayant besoin d’être restaurés d’ici 2050. Elle devrait permettre de “restaurer les écosystèmes dégradés dans tous les pays de l’UE, de contribuer à la réalisation des objectifs de l’UE en matière de climat et de biodiversité et d’améliorer la sécurité alimentaire.”
    Pour aller plus loin

    L’interdiction de la vente de véhicules thermiques d’ici 2035 
    Si cela paraît loin, l’interdiction de la vente de véhicules thermiques est une bonne nouvelle, et un marqueur fort pour la transition de l’automobile mais plus généralement pour la transition des transports.
    On aura l’occasion d’en reparler chez POW, mais beaucoup de choses peuvent se passer d’ici là. La mesure est remise en cause par beaucoup de gens, et si des victoires peuvent s’obtenir, elles peuvent aussi se perdre si la tendance au Parlement bascule dans le mauvais sens.
    Pour aller plus loin 

    L’inscription du crime d’écocide dans la législation européenne

    Cette directive est un symbole fort et un marqueur juridique majeur et inédit.
    La directive o
    blige les Etats membres à condamner pénalement une gamme étendue d’infractions, comme le commerce illégal du bois ou l’épuisement des ressources en eau. Cela peut aller jusqu’à 5% du chiffre d’affaires annuel ou 40 millions d’euros.
    Votée le 27 février, c’est encore trop récent pour observer la moindre conclusion puisque les Etats membres ont 2 ans pour transposer ces règles dans leurs législations nationales.
    Pour aller plus loin

    La résolution contre l’exploitation minière des fonds marins en Norvège

    Un sujet loin de la montagne, mais qui est l’un des symboles incarnant le plus au niveau européen une victoire citoyenne. Car c’est bien grâce à une mobilisation majeure d’ONG et de citoyens que le sujet a pu être présent sur la table et que la bascule s’est faite.
    Le Parlement Européen a voté en faveur d’une résolution sur la décision de la Norvège d’autoriser l’exploitation des fonds marins (qui n’est pas membre de l’Union Européenne). Tous les pays sont appelés à soutenir un moratoire internationale. 
    Si le sujet vous intéresse, n’hésitez pas à suivre des acteurs au coeur du sujet comme l’ONG Bloom. Récemment, une coalition citoyenne pour la protection de l’océan s’est créée.
    Pour aller plus loin 

    Ce ne sont que quelques exemples, des victoires il y en a eu d’autres. Surtout, on en attend encore beaucoup dans les années à venir ! Quelques exemples de sujets sur lesquels le Parlement Européen a le pouvoir

    Sur le transport, notre sujet phare, le Parlement peut faire beaucoup de choses, avec le pouvoir de faire avancer les choses à l’échelle de tous les pays pour davantage de justice sociale (comme sur les taxes) ou davantage de synergie (comme sur les trains pour le report modal).
    Dans les années à venir, on plaidera pour :

    – Une taxation du Kérosène des avions pour investir des milliards dans des transports moins carbonés et rééquilibrer la balance avion vs train

    – Soutenir massivement le transport ferroviaire en Europe, notamment pour que l’on voit émerger un réseau de train de nuit bien plus important

    Le Parlement, c’est aussi le pouvoir d’agir à grande échelle pour une justice sociale plus juste en taxant les ultras riches, les superprofits et les pratiques les plus polluantes qui vont avec (jets privés, yachts, produits de luxe).
    C’est aussi la possibilité d’interdire définitivement les PFAS, le Glyphosate et autres produits dangereux. Le Parlement Européen a un réel impact nos vies, malgré l’inertie de ces décisions ou l’opacité sur ce qu’il s’y passe.
    Les années à venir seront décisives, beaucoup d’objectifs sont à atteindre pour 2030. Le Parlement qui sera élu ce dimanche, c’est donc celui qui fera en sorte que ces objectifs soient atteints ou non d’ici la fin de la décennie. De quoi se motiver pour mettre le bureau de vote sur le trajet de sa balade dimanche non ?

    Dernière chose : en tant qu’ONG, beaucoup de choses se jouent. Quoi qu’il arrive, le travail de POW et de toutes les assos continuera. Mais ce dimanche, on a l’occasion de se faciliter un tout petit peu le travail. On ne va pas choisir qui fera ou ne fera pas. On va choisir avec qui on va discuter ou contre qui on va devoir se battre dans les 5 années à venir.