L’avion vert, c’est pour quand ?

L’avion vert, c’est pour quand ?

Le 16 juin 2025, lors du meeting aérien du Bourget, Total Energie annonçait en grande pompe sa mobilisation pour réduire l’impact du secteur aérien, en produisant un biocarburant d’un nouveau genre : le SAF.

En début d’année, le Shift Project et Aéro Decarbo ont publié un rapport détaillé portant justement sur ce nouveau type de kérosène.

Quel est donc ce carburant nouveau qui viendrait sauver les compagnies aériennes ? L’avion vert, c’est pour aujourd’hui, demain, ou jamais ?

Posons les bases ! 

Le secteur aérien est aujourd’hui responsable de 2 à 3% des émissions mondiales de CO2. Cette part s’élève à environ 5% dans l’Union européenne et 6,8% en France lorsque l’on prend en compte l’ensemble du cycle de vie du kérosène, incluant sa production, sa distribution et sa combustion.

Et ça, c’est seulement pour les émissions de GES direct, auxquelles il faut rajouter les traînées de condensation dans le bilan global, des études récentes montrant que les effet non CO2 comptent pour plus de la moité du forçage radiatif.

En 2021, cinq grandes associations professionnelles représentant l’ensemble de l’écosystème aérien européen ont lancé l’initiative “Destination 2050”, avec pour objectif la neutralité carbone nette de l’aviation européenne d’ici 2050, en cohérence avec les objectifs de l’Accord de Paris et de l’Union européenne.

Pour atteindre cette neutralité, les compagnies aériennes misent sur plusieurs éléments permettant de réduire leurs émissions carbone, avec notamment une réduction de 56% de leurs émissions grâce à l’utilisation accrue d’énergies renouvelables ainsi que des carburants d’origine non fossile. Ces derniers sont regroupés sous l’appellation générale de Sustainable Air Fuel, communément appelés SAF

Le SAF, c’est quoi?

C’est l’argument phare des avionneurs et des grandes compagnies aériennes pour faire face aux défis environnementaux futurs : l’utilisation du SAF pour propulser les aéronefs aux quatre coins de la planète. Ce carburant n’est pourtant pas magique. Un avion volant exclusivement au SAF rejetterait autant de CO2 qu’un appareil volant au kérosène. Sur le plan chimique, les SAFs présentent une composition proche de celle du kérosène fossile, mais ils offrent un avantage majeur : le CO2 émis lors de leur combustion a été préalablement prélevé dans l’atmosphère, et peut donc être considéré comme climatiquement neutre, comme le font les règlementations actuelles. On distingue dans le rapport du Shift deux types principaux de SAF :

  • les bioSAF: fabriqués à partir de la biomasse (huile, bois, résidus agricoles, etc…). Le principal intrant (terme désignant l’ingrédient majoritaire de la recette du SAF en question) est ici organique. Le CO2 est donc progressivement absorbé par les végétaux qui seront utilisés lors de la fabrication.
  • le e-SAF: Synthétisé à partir de CO2 capté dans l’air ambiant ou à partir des fumées concentrées d’industries, fossiles ou biogéniques. L’intrant principal est l’électricité, qui permet non seulement la capture du CO2 mais aussi la production d’hydrogène bas carbone que l’on mélange à ce CO2.

Sur le plan chimique, les SAFs présentent une composition proche de celle du kérosène fossile, mais ils offrent un avantage majeur : le CO2 émis lors de leur combustion a été préalablement prélevé dans l’atmosphère, et peut donc être considéré comme climatiquement neutre, comme le font les règlementations actuelles.

Un carburant “magique”, des limites réelles

Bien que considérés neutres par les réglementations actuelles, les SAFs ne le sont pas sur le plan climatique en raison des émissions générées lors de leur production, transport et transformation. Contrairement au bilan carbone de la production du pétrole, celui des SAFs est plus difficile à calculer. Pour les Bio SAF, les émissions varient en fonction du contexte propre de chaque type de culture. Pour les e-SAF, les émissions dépendent directement de l’intensité carbone de l’électricité utilisée. Aujourd’hui, au regard de la réglementation européenne, seuls la France, la Suède et les Pays-Bas sont en mesure de fournir une électricité assez décarbonée pour produire des e-SAF. En plus de celà, les SAFs sont contraints par des facteurs physiques et logistiques majeurs. 

Les bioSAFs se heurtent à un problème de transfert d’impact. En d’autres termes, l’usage de la biomasse à des fins de production énergétique n’est pas si bénéfique pour l’environnement. L’agriculture et la sylviculture, directement liées à l’exploitation de la biomasse, sont aujourd’hui les principales responsables du dépassement de quatre limites planétaires. De plus, le changement ou l’extension des terres agricoles se fait au détriment des zones naturelles, entraînant perte de biodiversité et réduction de la capacité à capter du carbone. L’usage de la matière issue de ces exploitations à des fins autres que celle de l’alimentation humaine ou animale est problématique.

La production des e-SAFs est limitée par l’origine de l’électricité comme dit plus haut, mais aussi par l’origine du carbone. Il est en effet préférable (et bientôt obligatoire en Europe) que le CO2 provienne de sources non fossiles, décarbonation de nos usages oblige. La capture dans l’air ambiant deviendra nécessaire, ce qui entraînera l’augmentation de la consommation électrique du procédé de 20%. Le coût de production est aujourd”hui supérieur à celui d’autres filières.

Et pour l’avenir alors ?

Lorsque l’on met en opposition les ambitions de croissance du trafic aérien, affichées par les industriels du secteur, avec les projections de volumes de SAF du scénario le plus ambitieux de l’Agence Internationale de l’Énergie, le verdict est sans appel : les émissions de l’aviation ne baissent que très peu d’ici à 2050, comme montré dans le rapport. Elles représentent, sur la période 2025-2050, 8% du budget carbone total d’une trajectoire de hausse globale des températures de 1.7°C. Pour décarboner de tels niveaux de trafics, les acteurs du secteur envisagent des solutions pour augmenter la part des SAFs, dont certaines auraient plutôt tendance à aggraver les impacts environnementaux, comme la réduction des critères de durabilité des SAFs. 

La production des SAFs est contrainte par la disponibilité de l’électricité bas carbone et de la biomasse durable. 10 millions de tonnes de matières sèches, issues de biomasse lignocellulosique sont valorisables en France, selon la réglementation, et cette quantité est à répartir entre les différents usages qui en demandent (aérien, maritime, transport routier, agricole). Pour l’électricité, entre 0 et 110 TWh (feuille de route du secteur aérien, GIFAS, 2023) sont prévus pour produire l’hydrogène et capter le CO2. En additionnant ces deux éléments, et dans le meilleur des scénarios, la France pourrait produire 5,6 millions de tonnes (Mt) de biocarburants en 2050. Aujourd’hui, ce sont 7,3 Mt de kérosène qui sont consommées par an. Une différence de 1,7 Mt entre l’offre et la demande qui fait tâche… Au-delà de ces estimations théoriques, la production de SAF représente des défis logistiques et techniques énormes. La valorisation de 10 millions de tonnes de biomasse nécessiterait la création de plusieures dizaines d’unités industrielles, alors qu’un seul projet (porté par Aerospace Valley) mobilise déjà un périmètre d’approvisionnement couvrant le quart sud ouest de la france, et que toutes les régions ne possèdent pas les mêmes capacités de production de la biomasse.  

Pour donner des ordres de grandeur, le collectif Rester sur Terre pointe dans son récent dossier de presse “L’avion vert n’existe toujours pas”, que pour répondre aux besoins des e-carburants en 2050, il faudrait l’équivalent de :

– 404km2 de panneaux solaires, soit 10 fois Paris

– la consommation annuelle d’eau de 2,5 millions de français·es

– 21 EPR2

En attendant le mirage, une urgence actuelle

La somme des éléments présentés plus haut appelle un constat simple : la réduction du trafic aérien est OBLIGATOIRE si l’on veut arriver à faire la liaison de manière propre entre production de SAF et demande en kérosène. C’est d’autant plus vrai en France, où la production des SAFs est liée à trois objectifs:

  • Réglementaires : selon la norme européenne ReFuel EU, au regard du potentiel national de production de SAF, atteindre le taux cible de 70% de SAF en 2050 reviendrait à diminuer le trafic aérien, sauf à mobiliser plus de 70 TWh d’électricité et au moins 30% des biocarburants liquides compatibles avec la réglementation. 
  • Climatiques : pour que le secteur aérien conserve sa part d’émissions à 7% du budget carbone national en 2050 comme sur l’ensemble de la période, le trafic aérien devra être inférieur à celui d’aujourd’hui.
  • De souveraineté énergétique : le pétrole est aujourd’hui importé à 99%, le recours au SAFs permettrait donc une indépendance énergétique accrue. 

Par conséquent, c’est bel et bien maintenant qu’il faut modérer le trafic, pour diminuer le plus possible les émissions tant que le kérosène constitue l’essentiel du carburant de l’aviation mondiale. Pour rester compatible avec un objectif d’augmentation des températures moyennes à 1,7°C, le trafic aérien devrait baisser de 15% ce qui correspondrait aux niveaux observés dans les années 2010. A la place, on se dirige vers un doublement du trafic d’ici 2040, rien que ça.

De l’avion à la modération : quelles actions et outils ?

La modération du trafic aérien est, on l’a vu, une nécessité quoiqu’il arrive. Dans la liste des actions à mener pour contribuer à cette modération, comment ne pas évoquer la taxation du kérosène, qui est pour l’instant exonéré de taxes ? Dans la même veine, une taxe calculée sur la base des kilomètres parcourus est évoquée. Les recettes de ces taxations pourraient être utilisées à la promotion et au développement massif de l’offre de train en France et en Europe. Le subventionnement par des aides publiques de certains aéroports pose également question (24% des aéroports RyanAir seraient déficitaires sans subventions). La réduction de l’incitation au voyage, avec la suppression de programmes de fidélité et la régulation de la publicité constitue une des étapes à cette modération. En France, les vols intérieurs pour lesquels il existe une alternative ferroviaire à moins de 2h30 ont été supprimés (théoriquement, car certaines liaisons persistent).
Il est de plus en plus discuté aussi la question de quotas : une récente étude par le Forum Vies Mobiles a pointé que si on limitait ne serait-ce qu’à 2 vols/an/personne on diminuerait déjà de 24% le trafic, tant l’avion est pris par de gros voyageurs.

C’est par des politiques publiques fortes, mêlant promotion des déplacements bas carbone, taxation et limitation du secteur aérien (deux combats portés par POW et de nombreuses autres ONG) que l’on pourra aboutir à une sobriété. Cette dernière est donc atteignable sans pour autant se transformer en ermite et abandonner les déplacements jusqu’en 2050. Mieux encore, cette sobriété nécessaire peut se transformer en une invitation à voyager différemment, à redécouvrir le tourisme de proximité et l’Europe en utilisant des moyens plus doux comme le train de nuit.

Le voyage commence après avoir claqué la porte de la maison.

Antoine Boissou, ResPOW des Pyrénées

Liens pour aller plus loin :

Dossier de presse de Rester sur Terre “ L’avion vert n’existe toujours pas https://rester-sur-terre.org/avion-vert-5-ans-apres-laction-greenpeace/ 

Rapport du Shift Project “Pouvoir voler sans pétrole”

https://theshiftproject.org/publications/pouvoir-voler-sans-petrole-rapport-final/ 

Etude pour le Forum Vies Mobiles “Qui sont les grands voleurs ?” https://forumviesmobiles.org/en/project/16317/recours-lavion-et-climat-qui-sont-les-grands-voleurs 

Notes de position : Intermodalité en montagne

Notes de position : Intermodalité en montagne

Le transport est le 1er secteur d’émissions de gaz à effet de serre en France, loin devant tous les autres secteurs. Et la montagne n’échappe pas à la règle, bien au contraire. Entre pollutions de l’air à cause de vallées bondées et difficultés de se passer de la voiture, les enjeux sont multiples et les solutions encore à la marge.

Face à ça, on a travaillé avec plusieurs organisations ( @alpes_la @camptocamp_org AFV3, @fub_fr @mountainwildernessfrance CIPRA France ) sur une note de position commune sur la place du vélo dans l’intermodalité en montagne.

Plusieurs pistes d’action s’offrent aux collectivités et aux autorités organisatrices de mobilité :
• Augmenter les capacités d’emport des vélos dans les trains et les cars ;
• Développer des navettes équipées de racks vélos ;
• Installer des stationnements sécurisés et gratuits en gare et sur les sites de montagne ;
• Coordonner les horaires train-bus-vélo ;
• Uniformiser les règles de réservation et d’emport ;
• Créer des itinéraires cyclables sécurisés pour rejoindre les gares et arrêts.

Maintenant, à nos élu·es de faire le nécessaire pour mettre en place les solutions qui existent et qui sont portées par les citoyen·nes !

Les Impacts Days, la belle histoire germano-vosgienne

Les Impacts Days, la belle histoire germano-vosgienne

Cet article est pour celles et ceux qui ont envie de faire quelque chose, mais qui ne savent pas vraiment par où commencer. Pour les personnes qui ont plein d’idées dans un coin de la tête, mais qui pensent ne pas avoir le temps, pas les compétences, pas le réseau — ou simplement pas assez de légitimité pour pousser la porte du monde associatif.

Parce qu’au final, les Impact Days sont un peu nés comme ça. D’une sensation assez simple : celle de faire déjà “des efforts” — aller au boulot à vélo, voyager en train, consommer un peu mieux, acheter bio quand c’est possible — mais d’avoir malgré tout l’impression que ce n’était plus suffisant face à l’accélération du changement climatique. Plus les années passent, plus revient cette impression étrange de regarder un immense problème depuis le bord de la route.

Et comme j’adore être dehors — marcher, rouler, bivouaquer, traverser des paysages — rejoindre POW m’a semblé être une évidence. J’aimais surtout leur approche : personne n’a besoin d’être parfait·e pour s’engager. L’important, c’est surtout de commencer quelque part.

Bon. Une fois membre… il fallait quand même faire quelque chose. Et soyons honnêtes : je n’avais absolument aucune idée de par où commencer. Donc j’ai fait ce que beaucoup font quand ils ne savent pas : j’en ai parlé autour de moi.

Le fameux “quelqu’un qui connaît quelqu’un”

 Au début, c’était juste des discussions avec d’autres bénévoles de POW autour de soirées de projection, de sorties avec la communauté et d’idées de projets.

Puis sur un coup de tête, j’ai pris contact avec PATRON e.V., une association située dans ma région natale en Allemagne, dont la vision est de libérer la nature des déchets — et qui m’a toujours inspirée par leurs actions et l’énergie qu’iels dégagent.

Chaque année, iels organisent des ramassages de déchets en Forêt-Noire, peut-être auraient-iels envie d’étendre leur événement et de construire un projet commun avec nous ?
Martina de PATRON était partante immédiatement. Également inspirée par les valeurs et les actions de POW, le rapprochement paraissait presque évident. Deux communautés remplies de personnes passionnées de nature et de sport outdoor. Deux envies communes : protéger les endroits qu’on aime tant parcourir.

C’était parti.

Nous avons monté un groupe de travail dans la team POW Vosges et, petit à petit, d’autres personnes sont arrivées avec leurs idées, leurs contacts, leur énergie.

C’est là que j’ai compris quelque chose d’assez rassurant : les projets ne se construisent presque jamais seul·e. Ils avancent surtout grâce à toutes les petites contributions qui s’additionnent.

Quelques mois plus tard, fin avril 2025, les Impact Days existaient pour de vrai.

Une semaine entre Strasbourg, les Vosges et la Forêt-Noire

L’idée des Impact Days, c’était de créer une semaine d’événements autour de la protection de l’environnement, du sport outdoor et des mobilités bas carbone, des deux côtés du Rhin.
Parce qu’au fond, la nature se fiche complètement des frontières.

En parallèle des PATRON e.V. CleanUP Days organisés en Forêt-Noire, plusieurs événements ont vu le jour à Strasbourg et dans les Vosges : projections, discussions, rencontres et, pour finir, un petit périple à vélo.

Une soirée pour parler du massif vosgien autrement

La semaine a commencé le 25 avril 2025 à Strasbourg avec la soirée “Détour 10 – Rencontre avec le massif vosgien” organisée par Julia de POW, Sylvain et Thomas de Cycles Manivelles aux Ateliers Éclairés.

Au programme : une présentation de POW et de ses actions, une parenthèse cinéma avec le film Nouvelles pistes de Guillaume Koudlansky de Lustrac — qui a parcouru 300 stations de ski à vélo pour interroger leur avenir — puis une intervention du climatologue Florentin Breton et du géographe Javier Tamayo sur les changements observés dans le massif vosgien.

La soirée s’est terminée avec Quentin Cogitore de Vosges qui peut ! et ses idées d’escapades à vélo au départ de Strasbourg, rejoint par Julia et JB de POW pour une table-ronde.

Bref, un programme tout aussi rempli que la salle, avec des échanges inspirants, de belles rencontres et même quelques futur·es membres POW dans le public.

La Voix des Glaciers : écouter ce qui disparaît

Quelques jours plus tard, direction la Brasserie TAAL aux pieds de Vosges (à vélo depuis Strasbourg pour certain·e·s) pour la projection de la saison 3 de La Voix des Glaciers. La soirée a été organisée par JB, Théo et Guillaume de POW.
S’en sont suivis des échanges sur la disparition des glaciers, évidemment, mais aussi sur notre rapport au vivant et à la montagne.
Petit plus : les pizzas au feu de bois et la bière artisanale, pour mieux appréhender les sujets abordés pas toujours légères.

Trois jours de vélo, des jambes lourdes et le cœur léger

Et puis il y a eu l’aventure bikepacking que j’ai organisée avec Robin de PATRON e.V. et avec le soutien d’Evoc.
C’était probablement la partie la plus fatigante des Impact Days. Mais (pour moi) aussi la plus belle.

Après une soirée d’introduction chez AVEN Bike — merci beaucoup de nous avoir accueilli·es ! — nous avons pris le large.

Pendant trois jours, nous avons traversé la frontière à vélo en direction du Feldberg, point culminant de la Forêt-Noire. Le but n’était pas de faire une performance sportive. L’idée était plutôt de prendre le temps : rouler ensemble, favoriser les rencontres, partager des souvenirs et se rappeler qu’on peut vivre des aventures incroyables sans prendre l’avion pour l’autre bout du monde.

Entre deux coups de pédales, nous sommes aussi passé·es par la projection à TAAL, avons écouté Christian (alias Voggy) — biologiste et membre de PATRON e.V. — nous raconter les équilibres fragiles qui se jouent discrètement au bord d’une rivière, puis partagé nos astuces et anecdotes de bikepacking autour d’un coin de feu de camp (imaginaire).

Puis est arrivé le Feldberg. Le point final et culminant (en Forêt Noire) de cette semaine.

C’est là-haut que tous les chemins ont fini par se rejoindre avec toute l’équipe de PATRON e.V., Lukas et Anne de POW Germany ainsi que les participant·es des CleanUP- et Impact Days. Un dernier encas, une discussion ouverte avec Voggy et Lukas, quelques derniers partages d’expériences — avant de reprendre la route, les ventres remplis de Brotzeit, les jambes fatiguées et la tête pleine de souvenirs.

Et maintenant ?

Il serait impossible de mesurer “l’impact” réel des Impact Days… Mais au fond, ce n’est peut-être pas le plus important.

Cette semaine a surtout montré qu’on est nombreux·euses à ressentir les mêmes choses. Qu’on peut vite se sentir impuissant·e seul·e, mais qu’à plusieurs, les idées prennent soudainement beaucoup plus de place. Elle a aussi montré qu’on n’a pas besoin d’être expert·e, militant·e professionnel·le ou ultra organisé·e pour commencer à faire bouger des choses.

Parfois, tout ce qu’il faut, c’est oser envoyer un premier message.

Zoé, Team POW Vosges

Photos : Tobias Canales, Julia Wencker, Robin et Jean-Baptiste Ortlieb

L’imperfection, c’est politique

L’imperfection, c’est politique

L’imperfection, c’est politique

Doit-on être parfait·e pour s’engager ? Faut-il être exemplaire pour prendre la parole ?Aujourd’hui on aborde un concept complexe et sensible, qui plane au-dessus de toutes les luttes : la légitimité.

Pour s’y prendre correctement, on a ratissé large pour traiter le problème dans sa globalité : pureté militante, critique politique, exemplarité, sentiment d’injustice, individualisation de la lutte…
Tout ça alors que si tu veux, on peut déjà te spoiler la conclusion ici : depuis le début, c’est McDonald’s qui a raison. On est parti ?!

temps de lecture estimé : 7 minutes

Le point de départ

Dans le milieu associatif, plus largement le milieu « engagé », il y a un terme qu’on entend de plus en plus souvent : la « pureté militante ». Si tu n’as jamais entendu ça ou que tu n’es pas familier avec le terme, on peut décrire ce concept comme une injonction à avoir un comportement irréprochable. On peut voir ça comme un refus des compromis considérés comme diluant ou trahissant la cause et/ou les valeurs qu’on défend.

On le voit surtout de plus en plus abordé sur les réseaux sociaux qui sont à la fois lieu de partage de témoignages, de mises en avant de causes essentielles, mais aussi de harcèlement de masse et de violences écrites et verbales. Si on a toujours suivi le sujet de près chez POW France, on n’a jamais jugé nécessaire de prendre la parole sur le sujet.

Mais il y a quelques mois nos confrères de POW US ont planté sans le savoir la première graine menant à cet article avec un post Instagram qui disait : « Tu peux être imparfait et être un avocat du climat » suivi de phrase type « tu peux voler pour aller rider et être un avocat du climat ».

Et ça nous a interpellé.

Chez POW France, on est 100% d’accord qu’on ne doit pas être parfait·es pour être engagé·es en faveur du climat (tout comme on a conscience que la comparaison entre les US et la France devient très vite peu pertinente).

Mais la tournure de la suite du post nous a quand même fait réfléchir : la lutte contre le sentiment d’illégitimité à s’engager peut-elle se transformer en déresponsabilisation de tous les comportements individuels les plus polluants ? Est-ce de la pureté militante que de dire que non, on ne peut pas excuser n’importe quel comportement tant que l’intention est là ?

On n’attend pas la perfection, par exemple d’un·e athlète qui souhaite prendre la parole sur des sujets environnementaux ou faire quelque chose avec POW. Mais est-ce que ça veut dire pour autant que l’empreinte carbone de quelqu’un qui prend 20 fois l’avion dans l’année n’a pas d’importance quand iel parle aux gens ? Est-ce qu’une marque qui ne fait aucun effort pour changer sa façon de faire est excusée dès lors qu’elle a un ou deux messages écolos ?
Est-ce qu’une station est « verte » dès qu’elle organise des ramassages de déchets alors que son modèle repose sur l’accueil de touristes venant en avion ? Faut-il placer un curseur quelque part ? Si oui, à quel niveau ?

 

Il fallait qu’on en parle.

L’exemplarité, ça compte 

Alors avant de trancher la vaste question « faut-il être parfait pour être engagé·e », on s’est demandé si l’exemplarité avait un impact sur les autres.
Prenons le cas d’un·e scientifique. Est-ce que l’empreinte carbone de quelqu’un qui vient partager des données factuelles issues d’un travail rigoureux voire d’un consensus international peut influencer la façon dont nous allons recevoir ses propos ?

Selon une étude publiée par Attari & al en 2016, il n’y a pas de doute : « Nous constatons que l’empreinte carbone des communicants affecte massivement leur crédibilité ».

D’autres papiers confirment cela, pointant que les scientifiques qui s’expriment sur les sujets climatiques décrit·es comme prenant souvent l’avion ont tendance à être jugés beaucoup moins crédibles que celles et ceux le prenant peu.
Ce constat s’élargit au-delà des chercheurs, et s’applique aux communicants sur les sujets climatiques (comme POW).

« Une communication efficace de la science du climat et la promotion d’un changement de comportement individuel et d’une réduction des émissions de gaz à effet de serre et des interventions de politique publique sont grandement facilitées lorsque les communicants montrent la voie en réduisant leur propre empreinte carbone. »

En bref, pour être écouté·es, il faudrait incarner le changement que l’on plaide.

L’enfer, c’est les autres

Montrer l’exemple, ça n’est pas utile que pour être davantage écouté. Montrer l’exemple, c’est transmettre un message, entraîner du mouvement. De nombreuses études comportementales le montrent : on est fortement influencé·es par ce que font les gens autour de nous, positivement ou négativement. On est influencé·es positivement lorsqu’un voisin ou une amie nous parle de quelque chose de bien qu’elle fait, car ça nous inspire, ça nous donne envie nous aussi de faire pareil, de ne pas être celui ou celle qui s’en fiche..
Mais on peut tout aussi facilement être influencé·e négativement. Si on vient de renoncer à un voyage en avion pour des raisons de conscience écologique, en se reportant vers quelque chose d’autre qui ne nous enthousiasme peut-être moins, et que dans la foulée on a notre cousin au téléphone qui nous explique avoir décollé pour un week-end de 3 jours à New-York… Il est compréhensible que la réaction soit un “fuck off” avant d’aller checker Google Flights.

Ce constat concernant l’influence négative est on ne peut plus vrai lorsqu’il s’agit d’acceptation de politiques publiques.

Théodore Tallent, Malo Jan et Luis Sattelmayer ont réalisé une expérience et écrit un article « L’exemplarité des élites, levier de l’acceptabilité des politiques climatiques » pour mesurer le phénomène. Et les conclusions sont claires :

 

« Pour accepter la transition écologique, les Français doivent être convaincus que tout le monde contribue à la sobriété de façon équitable. Des mesures symboliques pourraient ainsi être ajoutées afin de faire admettre des décisions plus contraignantes. »

Théodore Tallent, Malo Jan et Luis Sattelmayer

Prenons un exemple concret et assez récent : l’interdiction des jets privés.
D’un côté, toutes les personnes (dont POW) qui considèrent qu’à l’heure du réchauffement climatique cela devrait couler de source d’interdire le moyen de transport le plus polluant au monde, utilisé par une poignée d’ultra riches à l’empreinte carbone démesurée. De l’autre, la classe politique en place, qui se défend en expliquant que comme ça ne concerne qu’une poignée de personnes, ça ne sert à rien pour diminuer le réchauffement, que c’est juste « anti-riches ».


Et donc ce que pointent les travaux du trio, c’est précisément que la classe politique qui s’y oppose a tort, car  les « politiques symboliques » sont absolument essentielles pour faire accepter aux citoyen·nes des mesures qui les impacteraient.

« L’impression que tout le monde contribue à son échelle est un puissant levier. L’effet est massif dans toute la société, » analyse Théodore Tallent. « Il faut penser les réformes environnementales dans une politique plus globale, comme une sorte de package climatique pour permettre de faire avancer la société dans son ensemble. »

Entre sentiment d’injustice et perfection morale

Ok, on écoute davantage quelqu’un qui montre l’exemple, on influence positivement les gens quand on montre l’exemple… Tout ça semble logique pour tout le monde. Mais est-ce que pour autant on doit complètement mettre de côté les gens qu’on ne considère pas assez engagé·es ? Pourquoi est-ce qu’on pousse dans les cordes voire rejette les personnes n’étant pas au même échelon que le nôtre ?

Quand on fait de multiples efforts pour raisons écologiques, qu’on renonce à certaines choses importantes pour nous comme le fait de prendre l’avion pour voyager, et que l’on voit ensuite sur Instagram quelqu’un expliquer à quel point la cause climatique lui est chère avant de poster une story hublot « direction Bali », on peut comprendre que ça crée de la frustration, voire de la colère. Derrière, cette frustration peut s’exprimer à travers du rejet, voire de la critique directe. Ou elle peut engendrer un découragement, avec le classique « les autres ne se bougent pas alors pourquoi moi je me bougerais ». 

Un autre moteur qui amène à ce mécanisme, c’est l’envie – consciente ou inconsciente – de se mettre dans la position « du vrai militant ».
Agir pour une cause peut amener différents sentiments positifs : gratitude, reconnaissance, fierté… On est les premiers à le dire chez POW, s’engager, ce n’est pas bénéfique que pour la cause même si c’est pour ça qu’on le fait : ça fait du bien et c’est normal.
Mais c’est tout de suite beaucoup moins bien quand cette sensation d’être un·e super militant·e amène à rejeter les personnes qui n’en seraient peut-être pas au même niveau d’engagement ou de connaissance, comme si on ne voulait pas leur donner accès à la même position que nous.

Elsa Deck Marsault, militante féministe et queer, est l’autrice de « Faire Justice » un essai qui parlent des conflits minant les milieux militants progressistes.

« Le souci d’incarner une forme de perfection morale a pris le pas sur la patience que suppose toute lutte : le travail politique de répétition et de pédagogie.

Selon moi, ce moralisme – et les pratiques punitives qu’il peut entraîner – découle d’un sentiment d’impuissance politique. Nous vivons dans un contexte de guerres internationales et de mul­tiples crises économiques, sociales et écologiques, où les adversaires semblent si puissants et abstraits qu’on ne sait par où commencer.

Face à cela, il est plus facile de s’attaquer à son voisin qui aurait dit ou fait telle chose qui représenterait le patriarcat, le colonialisme, etc. […] Ce phénomène traduit plutôt une forme de compensation : face à l’impuissance politique, on cherche à retrouver de la puissance là où l’on peut. »

Elsa Deck Marsault

Individualiser la lutte, le meilleur moyen de la perdre

Une fois qu’on a parlé des bonnes ou des mauvaises raisons de réagir, la question la plus importante subsiste : est-ce qu’on fait vraiment ce qui est bénéfique pour la cause ? Est-ce vraiment dans la lutte pour des changements individuels que résident les victoires environnementales ?

Réponse rapide de POW France : “non.”

 

Réponse plus détaillée de Solange Martin et Albane Gaspard, de l’ADEME, qui ont travaillé sur le changement des comportements individuels et les dynamiques collectives comme levier de la transition écologique

« Les sciences humaines et sociales nous rappellent que les déterminants du changement de comportement sont certes individuels, mais aussi collectifs : l’individu est aidé et / ou limité dans son action par les réalités économiques, sociales et matérielles des collectifs et des environnements dans lesquels il évolue.

Les marges de manœuvre de l’évolution des comportements individuels ne se situent pas toutes à l’échelle de l’individu et ne dépendent pas toutes de son bon vouloir. Chercher à faire évoluer les comportements ne peut donc pas faire l’économie d’une réflexion et d’une action au niveau collectif.

C’est à cette condition que les évolutions nécessaires pourront avoir lieu et s’inscrire, dans la durée, à une échelle qui soit appropriée aux enjeux énergétiques et écologiques. »

Solange Martin et Albane Gaspard

ADEME

Le vrai sujet : la critique politique

Le drapeau noir de la pureté militante est de plus en plus agité, notamment avec les réseaux sociaux qui transforment très vite quelques commentaires en une vague de harcèlement. Un phénomène qui prend sa source à un problème encore plus grand : nous sommes incapables, en tant que société, d’accorder une juste place à la critique politique. 

Explication avec des extraits de l’article « En finir avec le concept de pureté militante » du média ENGRAINAGE :

« Le concept de pureté militante peut être instrumentalisé pour justifier des comportements ou des actions problématiques. Par exemple, quand une personne est accusée de tenir des propos racistes ou des blagues misogynes au sein d’un groupe militant, elle peut tenter d’éviter la remise en question en expliquant que la critique reçue est simplement de la pureté militante. En utilisant par exemple l’expression réactionnaire “on ne peut plus rien dire”. Réduire toute critique politique à de la pureté militante permet donc d’éviter une remise en question et de maintenir un certain “statu quo militant”.  Une situation qui ne permet pas de se saisir collectivement du problème et de le résoudre. […] Si la notion de pureté militante permet de mettre en lumière des mécanismes contreproductifs et violents au sein des groupes militants, l’(auto) critique politique semble avoir cruellement manqué, notamment dans les luttes écologiques. »

Là est toute la complexité du problème.

D’un côté, la pureté militante peut se traduire par du harcèlement en masse en direction d’une personne prenant la parole sur les réseaux pour une cause juste, qui la touche, mais qui est très vite renvoyée vers son imperfection.

Exemple : une athlète qui oserait partager une prise de parole de POW France, mais qui prend encore l’avion pour sa carrière de sportive.

De l’autre côté, la pureté militante est utilisée comme un totem d’immunité par des personnes qui refusent toute critique politique concernant leurs propres actions.

Exemple : un membre de parti politique qui se fait critiquer pour le manque d’ambition d’une mesure et qui balaie tout avec l’argument qu’aller plus loin que lui c’est être trop radical.

Celles et ceux qui ne veulent pas que les choses changent ont toujours intérêt à décrédibiliser les messagers, peu importe comment.

Détourner la responsabilité pour entretenir l’inaction, c’est un levier de défaite puissant pour nos combats.

À la fin, POW, c’est quoi votre avis ?

La question de la légitimité pour s’engager est un problème complexe, causé par soi-même et par les multiples comportements possibles des autres. Une fois ceci posé, il faut le réaffirmer : non, tu n’as pas besoin d’être parfait·e pour t’engager.

Chez POW on le redira à chaque fois que nécessaire, et ce malgré ce qu’on a pu expliquer sur l’impact de l’exemplarité. Même si l’exemplarité a des impacts positifs à différents égards, toi, en tant qu’individu qui veut convaincre d’autres individus, qui veut lutter avec d’autres individus, garde ça en tête : ce n’est pas de perfection dont on a besoin, c’est de sincérité.

La frontière qui sépare une personne audible d’une personne inaudible réside souvent dans le niveau de sincérité perçu par les gens à qui elle s’adresse. C’est ok que tu n’aies pas un bilan carbone de 3 tonnes/an pour prendre la parole sur le climat. C’est ok de parler de souffrance animale même si tu n’es pas vegan. C’est ok de t’engager pour POW même si tu considères que tu n’en fais pas assez.

Le plus important, c’est la sincérité de ta démarche, et ta volonté de faire mieux.

Montrer l’exemple, ce n’est pas être le portrait robot du/de la militant·e parfait·e, c’est montrer aux gens comment tu essaies de faire mieux, comment tu t’engages, comment tu es transparent·e sur tes limites, sur le travail encore à accomplir. C’est être là pour rappeler à la fois que oui, partir à Bali tous les ans pour le climat c’est pas ouf, mais que c’est en allant chercher des changements systémiques qu’on gagnera, pas en s’entre déchirant… 

Est-ce que faire de son mieux suffira pour éviter les critiques ? Sans doute pas. Pour toutes les bonnes ou les mauvaises raisons expliquées, il y aura toujours des personnes pour venir dire que tu ne peux pas parler de la cause, que tu n’es pas légitime voire hypocrite, que tu nuis à ce que tu défends etc. Face à ça, relire cet article de temps en temps est sans doute une idée pas trop mauvaise. Pour se rappeler que les motifs de critiques sont multiples, des bons ou moins bons, et qu’il faut faire le tri entre ce qui est de la critique politique légitime qu’il faut être capable d’entendre même si de notre prisme on sait toute la bonne volonté qu’on y met, et de la violence pure et simple qu’il faut simplement ignorer.

Se rappeler aussi à soi-même que la frontière entre partager un désaccord et un harcèlement de masse sur les réseaux est fine, et que si on est la 74ème « critique constructive » alors elle n’est peut-être plus si constructive. Se rappeler que la question numéro un qu’on devrait toutes et tous se poser à chaque fois c’est : est-ce que ça sert vraiment la lutte ?

Bref, se ressasser ces questionnements pour être un·e meilleur·e militant·e.

Alors on le redit haut et fort, mais cette fois en citant comme promis au début le M jaune :
VENEZ COMME VOUS ÊTES.

On termine avec une dernière phrase, celle à garder si tu ne devais en retenir qu’une seule de ce long article :
Il y a tellement de gens qui ne souhaitent pas te voir devenir actif·ve, ne laisse pas tes contradictions leur donner raison.


Entretien avec Jean Baptiste Bosson (Marge Sauvage)

Entretien avec Jean Baptiste Bosson (Marge Sauvage)

Entretien avec Jean Baptiste Bosson

« pour bouger les lignes il nous faut être des flibustiers du monde actuel.»

Peut-on prendre position quand on est scientifique ? Peut-on être à la fois auteur·trice du GIEC et sur les plateaux TV pour expliquer que telle ou telle mesure est dangereuse pour la planète ? A partir de quand peut-on être considéré comme militant ? 

On a voulu discuter avec Jean-Baptiste Bosson, glaciologue et fondateur de l’association Marge Sauvage, de toutes ces questions. On est revenu aussi sur son parcours, de Sciences PO aux glaciers, des doutes à ses engagements associatifs. Puis on a parlé du fonctionnement du monde académique, de ses divergences avec ses confrères et consoeurs et de comment les choses devraient bouger selon lui. 

Salut Jean-Baptiste ! Peux-tu nous parler de ton parcours avant qu’on rentre dans le vif du sujet ? 

Je suis glaciologue, français et suisse, j’ai grandi dans les Alpes, mais pas du tout sur les glaciers. J’ai commencé mes études post-bac en fac de sciences politiques en relations internationales, car je crois que c’est dans la grande lignée de mon modeste chemin, que de m’intéresser au monde, d’être inquiet par l’état du monde et de pouvoir très modestement prendre ma part et agir.

Après le bac, Sciences Po était une évidence, pas par envie d’une quête de pouvoir personnel mais parce que je voulais comprendre comment fonctionne la société, où sont les leviers d’action, comment on remet l’intérêt général au cœur des projets de société.

J’ai ensuite compris que dans mon ADN personnel, j’étais beaucoup plus alpin que ce j’avais compris jusque-là et que j’avais besoin d’être proche des montagnes et de la nature. J’ai voulu devenir glaciologue en étant à Sciences Po, mais je n’ai pas vraiment compris pourquoi. Ce n’est que longtemps après que je me suis rendu compte que c’est un geste très politique, au sens d’œuvrer dans la crise écologique, que de protéger les glaciers. J’ai donc basculé d’abord vers la géographie physique, avant de partir pour un doctorat sur les glaciers alpins à Lausanne pour réaliser mon rêve de devenir glaciologue. 

Qu’est-ce qui t’a attiré vers les glaciers ? Car tu disais que ça ne faisait pas partie de ton environnement enfant, il y a  eu un déclencheur ?

En effet, je ne suis pas alpiniste, je ne viens pas d’une famille de montagnards, je ne passe pas mon temps sur les glaciers, j’en ai même peur, je ne sais pas faire des manips de cordes…

En fait, ce qui m’a attiré auprès des glaciers, je l’ai compris après, notamment en lisant Les Racines du Ciel de Romain Gary. Dans ce livre il raconte qu’il y a des écosystèmes ou des espèces qui permettent de tout comprendre et que si tu agis pour elles, tu peux faire bouger tout le système. Lui raconte ça pour les éléphants : comment un gars qui se bat en Afrique dans les années 50 au service des éléphants, contre les braconniers qui rêvent d’avoir une tête d’éléphant dans leur salon… C’est une critique totale du capitalisme, de notre vision utilitariste du monde. Une vision cartésienne du monde qu’est l’homme maître et possesseur de la nature. Et comment il faut défendre absolument une marge au-delà de l’humain et au-delà de l’utile.

La nature elle est là, nous-mêmes on vient de la nature, et il y a un droit d’existence intrinsèque de toutes composantes de la nature. Pas parce que c’est utile aux hommes – moi je ne défend pas les glaciers parce qu’ils sont utiles aux hommes – mais parce qu’ils ont un droit intrinsèque d’existence.

C’est en étant à Sciences Po que tu as compris ça ?

A Sciences Po j’ai compris deux choses qui ont fait que j’ai voulu devenir glaciologue.
“Les glaciers rendent visible l’invisible”. C’est mon confrère Luc Moreau qui m’avait dit ça, mais je ne sais pas si c’est de lui. Le changement climatique ça ne veut rien dire pour les gens, +1.3 degrés ça ne veut rien dire quand tu es chez toi. Par contre pour les glaciers alpins c’est 80% du volume initial en moins, c’est un cataclysme. Donc les glaciers placent les enjeux du climat, de l’eau, du vivant, de l’habitabilité des territoires au cœur de tout, ils permettent de tout comprendre très vite. Et donc si tu agis pour eux tu peux agir pour tout le système. Mais bien malin ceux qui veulent s’attaquer au système capitalisme à l’ère du trumpisme et des multinationales qui deviennent toujours plus riches et qui payent de moins en moins d’impôts.

Moi je ne défend pas les glaciers parce qu’ils sont utiles aux hommes – mais parce qu’ils ont un droit intrinsèque d’existence.

Avec cette conviction de vouloir agir pour les glaciers, comment t’es tu retrouvé à t’éloigner du monde académique et à t’engager dans le monde associatif dans lequel tu évolue maintenant ?

Très vite j’étais assez opposé au modèle académique. Déjà parce qu’il est ultra pyramidal et ultra concurrentiel, et oblige à mettre ta carrière avant tout, c’est-à-dire avant ta vie personnelle, avant ta famille, avant tes proches, parce que tu vas partir en post-doc etc. Deuxièmement parce qu’il est ultra concurrentiel, donc il met une ambiance assez délétère, il y a une compétition permanente entre tout le monde.

Aussi et surtout car je pense que dans l’immense crise écologique et démocratique que l’on vit, les chercheurs sont déconnectés des enjeux, ou déconnectés de la cité au sens grec du terme, de participer à la vie de la cité, et à empêcher que la démocratie s’effondre.
Moi je voulais – hyper modestement – être utile. Et je pensais qu’en labo de recherche j’aurais eu trop de blocage, je serais trop dans un petit coin du système.

Je voulais aller dans le monde associatif parce que je crois que pour bouger les lignes, il nous faut de la piraterie, il nous faut être des flibustiers du monde actuel.

J’ai donc décidé après ma thèse de travailler dans les ONG de protection de la nature, j’ai travaillé du local à l’international, puis j’ai créé depuis deux ans une micro-association qui s’appelle Marge Sauvage.

 

Tu peux en dire un peu plus sur le travail que vous faites chez Marge Sauvage ?

L’idée c’était vraiment de se positionner en interstice entre la science, les narratifs et l’action.

On continue à être producteurs de science – on a d’ailleurs soumis un papier à Nature qui est en train d’être analysé, ce qui est très bon signe – et ça c’est la base même si original car on n’est pas un acteur académique.

A côté, on réfléchit à comment on doit parler aux gens, comment on doit sortir la science et la connaissance, comment on tire la sonnette d’alarme… Parce que l’article scientifique, très peu de gens le lisent. 

Le dernier pilier, fondamental, c’est comment on contribue à la cité, à la société, aux politiques au sens large du terme, c’est-à-dire de parler aux entreprises, de parler aux lobbies, de parler aux habitants dans les territoires, aux citoyens, de parler évidemment aux élus… En somme œuvrer pour l’intérêt général.

Le gros sujet qu’on voulait aborder ensemble, c’est la place des scientifiques dans la société. Quelle est ta vision sur le fait de prendre position en tant que chercheur, et la nature des échanges que tu peux avoir avec des confrères et consoeurs ?

Je dirais qu’on vit une crise existentielle dans le monde de la recherche aujourd’hui. Elle était à ses prémisses quand j’ai commencé, mais elle s’est décuplée dans les dix dernières années. L’humanité n’a jamais été aussi consciente de la gravité de toute la situation et de son côté désespéré. Les chercheurs dans la société sont le thermomètre qui ont le nez dessus. Les gens rentrent chez eux le soir, ils ont passé leur journée dans les données sur la mort des glaciers, sur l’extinction du vivant, sur les démocraties qui s’effondrent… Ils ont même une connaissance et une maîtrise des choses souvent que le reste du commun des mortels n’a pas. 

Pour autant, se pose la question : qu’est-ce que je fais au-delà de documenter ? Quelle est ma place dans la société ? Est-ce que je suis là pour contribuer à retourner la tendance ou pas ? Et c’est là qu’il y a un profond débat, entre deux visions qui s’opposent.

L’une, qui serait, si je caricature, le chercheur dans sa tour d’ivoire qui n’est que le signal d’alarme. Pour qui ce n’est pas son problème si la société n’écoute pas.
L’autre, qui pense que ce n’est peut-être pas de notre faute si on ne nous écoute pas, mais que ce n’est pas un débat banal au café du commerce comme si on était pour l’autre équipe de foot. Le sujet est tellement haut qu’on a l’impératif d’être écouté, que le signal transcende tout. Et donc qu’il faut qu’on ait une posture à la fois de producteur de science, mais d’être aussi au coeur de la société pour faire le “SAV”, être contributeur pour dire qu’il y a des solutions, fondées sur la science, qui peuvent mettre la société dans de meilleures directions. Donc en tant que scientifiques, on est là aussi pour co-construire des solutions alternatives à celles poussées par les lobbies basées sur leurs profits.

C’est donc sur ça qu’on n’est pas d’accord avec beaucoup, car si on défend la deuxième vision, on considère que « tu fais de la politique », ce qui est une insulte suprême. Il y a deux insultes dans le monde académique : que tu n’as pas de déontologie, et que tu es militant. Si tu es un scientifique qui travaille sur les abeilles, et que tu expliques que pour les abeilles il faudrait un scénario sans pesticides, on va t’accuser d’être militant et ne plus l’écouter. Donc ce monde académique est bloqué avec ça, peu importe à quel point on détruit tout.

Si tu es un scientifique qui travaille sur les abeilles, et que tu expliques que pour les abeilles il faudrait un scénario sans pesticides, on va t’accuser d’être militant et ne plus t’écouter.

Pour toi c’est vraiment la peur de perdre leur crédibilité qui empêche beaucoup de scientifiques de prendre la parole ?

Tu es lobbyiste du pétrole, tu ne maîtrises pas les données voire même tu les bidonnes (ce qui a été prouvé à maintes reprises), tu vas partout dans le débat public, tu vas voir les élus etc. En face, t’es scientifique, tu as des données qui montrent que le pétrole détruit la planète et tu n’oses pas le dire car sinon dès que tu parles on va te traiter de militant. Donc tu n’y vas plus. C’est aussi simple que ça.

Il y a un renversement terrible des valeurs aujourd’hui, car limite on a honte de dire qu’on travaille pour l’intérêt général. Je ne suis pas militant, ou alors je suis militant de l’intérêt général et fier de l’être. Mais je ne suis pas militant du pétrole, pas militant du chaos du monde, contrairement au camp d’en face. Aujourd’hui taxer les gens de militants est devenu une insulte et on est hyper vite catégorisé.
Quand je passe sur La Terre au Carré sur France Inter, émission que j’aime beaucoup, et qu’à la fin on me dit « ah vous avez un discours engagé, vous êtes militants » …
Le monde scientifique a été « cornerisé ». On a mis les gens qui devraient être ceux qui sonnent l’alerte et aident à trouver les solutions les plus intelligentes de côté.
On le voit pourtant avec la Convention Citoyenne pour le Climat : dès qu’on met de la science on a tout.

Quand on voit le mouvement Scientist Rebellion qui grandit, ou des gens renommés comme Christophe Cassou (co-auteur du 6ème rapport du GIEC) prendre frontalement position sur le dossier de l’A69, on a l’impression que ça bouge quand même. Tu as l’impression que ces exemples sont à la marge et qu’on est encore loin du compte ?

Alors c’est à la marge, mais oui ça bouge à fond et ça va dans le bon sens.
Après là où il faut être bon, c’est qu’il faut arriver à réinventer le rôle de scientifique.
Pour ça on a besoin de plusieurs choses :  évidemment une capacité scientifique pour produire des données, la base pour comprendre le monde; ensuite une capacité de vulgarisation pour parler au grand public, pour transformer un savoir complexe en éléments simples et appréhendables; une compétence politique, au sens de mieux maîtriser le jeu politique, comprendre comment ça fonctionne.

Je n’ai aucun souci pour dire que tous les scientifiques ne doivent pas exceller dans les trois, et que chacun soit plutôt sur l’un ou sur l’autre. Par contre, le monde académique doit se requestionner sur comment il fait vivre les trois piliers. Imaginer par exemple que dans un labo il y ait des gens compétents sur chaque pilier.
Aujourd’hui beaucoup de scientifiques ne sont pas formés pour, et ne savent pas ne serait-ce que bien communiquer sur leurs travaux, et c’est normal car on ne l’apprend pas. Tu peux être un expert en mécanique quantique et ne pas savoir la différence entre une mairie et une comcom. Donc ça demande de la formation interne dans le monde académique sur comment raconter tes histoires et comment participer au débat politique constructivement.

Si je prends l’exemple de Scientist Rebellion, pour moi c’est une erreur de communication. J’aurais aimé qu’ils s’appellent plutôt « les vrais scientifiques », en plaidant plutôt que c’est ceux qui ne s’engagent pas qui ne sont pas les vrais scientifiques. Je pense que c’est un cri du cœur que de se mettre en rébellion, et j’ai un respect immense pour le courage et l’engagement de ces gens là. Chez Marge Sauvage on n’a pas choisi les mêmes modes d’actions, mais on défend qu’il y a plein de façons d’essayer de changer les choses. Et ça me va très bien, soyons tous complémentaires pour arriver à faire ce nous anime : changer la société. Moi je ne dis pas qu’il ne faut plus de scientifiques dans les labos, et je ne suis personne pour dire ça, mais je me dis juste : à quoi servent les données aujourd’hui pour empêcher que le bateau coule ? On a besoin de gens compétents ailleurs que dans la production de données pour que le bateau arrête de couler. 

Chez Marge Sauvage on défend qu’il y a plein de façons d’essayer de changer les choses. Et ça me va très bien, soyons tous complémentaires pour arriver à faire ce nous anime : changer la société.

Le casse-tête commence quand on se demande qui doit bouger en premier. Est-ce que tu penses que c’est le monde académique qui n’est pas prêt à évoluer, est-ce que c’est le monde médiatique qui bloque par son traitement, ou est-ce que ça peut aussi venir des citoyen·nes qui veulent que les scientifiques restent à leur place ?

Je pense que les principaux blocages sont soit de l’autocensure interne du côté du monde académique, soit des facteurs externes du côté du monde médiatique et surtout des gens du « camp d’en face » qui mettent la pression pour que toute parole scientifique qui sorte de son coin soit catégorisée. Moi j’ai dû faire 200 conférences dans ma vie, j’ai quand même vu pas mal de monde, et je n’ai jamais vu un citoyen qui m’a dit « là vous n’êtes pas dans votre rôle ».

Au contraire, depuis toujours je pense que la société humaine est complémentaire et que beaucoup de gens sont contents que des scientifiques poussent pour des décisions éclairées qui leurs seraient bénéfiques plutôt que de voir des lobbys influencer le monde politique pour du business as usual au détriment des gens. Surtout que les scientifiques n’ont pas vocation à prendre les décisions : moi je ne suis pas élu, je suis là pour éclairer et proposer et qu’ensuite les représentants des citoyens décident.

Pour terminer, c’est quoi la suite côté Marge Sauvage ?

On attend la publication de l’article de la part de Nature, on va aller sur le terrain faire plein de belles choses, notamment du côté des forêts primaires postglaciaires où il y a des choses à observer et à raconter.

On va sortir un documentaire avec Mathieu Navillod qui s’appelle « Après les glaciers ». Là on va partir sur Paris pour un événement avec l’UNESCO et l’UNEP (programme environnement de l’ONU) pour faire bouger la protection des glaciers à l’international. Il y a d’ailleurs eu une motion de protection des glaciers publiée en fin d’année qui a repris notre plaidoyer de protection des glaciers, et pour la première fois il y a eu une résolution de l’ONU sur le sujet. Donc pas mal de choses à l’international, et au niveau local on continue à accompagner les territoires sur des mesures de protection.

Et fin 2026 il y aura la deuxième édition du festival Agir pour les glaciers qu’on a lancé l’année dernière !