Entretien avec Jean Baptiste Bosson (Marge Sauvage)
Entretien avec Jean Baptiste Bosson
« pour bouger les lignes il nous faut être des flibustiers du monde actuel.»
Peut-on prendre position quand on est scientifique ? Peut-on être à la fois auteur·trice du GIEC et sur les plateaux TV pour expliquer que telle ou telle mesure est dangereuse pour la planète ? A partir de quand peut-on être considéré comme militant ?
On a voulu discuter avec Jean-Baptiste Bosson, glaciologue et fondateur de l’association Marge Sauvage, de toutes ces questions. On est revenu aussi sur son parcours, de Sciences PO aux glaciers, des doutes à ses engagements associatifs. Puis on a parlé du fonctionnement du monde académique, de ses divergences avec ses confrères et consoeurs et de comment les choses devraient bouger selon lui.
Salut Jean-Baptiste ! Peux-tu nous parler de ton parcours avant qu’on rentre dans le vif du sujet ?
Je suis glaciologue, français et suisse, j’ai grandi dans les Alpes, mais pas du tout sur les glaciers. J’ai commencé mes études post-bac en fac de sciences politiques en relations internationales, car je crois que c’est dans la grande lignée de mon modeste chemin, que de m’intéresser au monde, d’être inquiet par l’état du monde et de pouvoir très modestement prendre ma part et agir.
Après le bac, Sciences Po était une évidence, pas par envie d’une quête de pouvoir personnel mais parce que je voulais comprendre comment fonctionne la société, où sont les leviers d’action, comment on remet l’intérêt général au cœur des projets de société.
J’ai ensuite compris que dans mon ADN personnel, j’étais beaucoup plus alpin que ce j’avais compris jusque-là et que j’avais besoin d’être proche des montagnes et de la nature. J’ai voulu devenir glaciologue en étant à Sciences Po, mais je n’ai pas vraiment compris pourquoi. Ce n’est que longtemps après que je me suis rendu compte que c’est un geste très politique, au sens d’œuvrer dans la crise écologique, que de protéger les glaciers. J’ai donc basculé d’abord vers la géographie physique, avant de partir pour un doctorat sur les glaciers alpins à Lausanne pour réaliser mon rêve de devenir glaciologue.
Qu’est-ce qui t’a attiré vers les glaciers ? Car tu disais que ça ne faisait pas partie de ton environnement enfant, il y a eu un déclencheur ?
En effet, je ne suis pas alpiniste, je ne viens pas d’une famille de montagnards, je ne passe pas mon temps sur les glaciers, j’en ai même peur, je ne sais pas faire des manips de cordes…
En fait, ce qui m’a attiré auprès des glaciers, je l’ai compris après, notamment en lisant Les Racines du Ciel de Romain Gary. Dans ce livre il raconte qu’il y a des écosystèmes ou des espèces qui permettent de tout comprendre et que si tu agis pour elles, tu peux faire bouger tout le système. Lui raconte ça pour les éléphants : comment un gars qui se bat en Afrique dans les années 50 au service des éléphants, contre les braconniers qui rêvent d’avoir une tête d’éléphant dans leur salon… C’est une critique totale du capitalisme, de notre vision utilitariste du monde. Une vision cartésienne du monde qu’est l’homme maître et possesseur de la nature. Et comment il faut défendre absolument une marge au-delà de l’humain et au-delà de l’utile.
La nature elle est là, nous-mêmes on vient de la nature, et il y a un droit d’existence intrinsèque de toutes composantes de la nature. Pas parce que c’est utile aux hommes – moi je ne défend pas les glaciers parce qu’ils sont utiles aux hommes – mais parce qu’ils ont un droit intrinsèque d’existence.
C’est en étant à Sciences Po que tu as compris ça ?
A Sciences Po j’ai compris deux choses qui ont fait que j’ai voulu devenir glaciologue.
“Les glaciers rendent visible l’invisible”. C’est mon confrère Luc Moreau qui m’avait dit ça, mais je ne sais pas si c’est de lui. Le changement climatique ça ne veut rien dire pour les gens, +1.3 degrés ça ne veut rien dire quand tu es chez toi. Par contre pour les glaciers alpins c’est 80% du volume initial en moins, c’est un cataclysme. Donc les glaciers placent les enjeux du climat, de l’eau, du vivant, de l’habitabilité des territoires au cœur de tout, ils permettent de tout comprendre très vite. Et donc si tu agis pour eux tu peux agir pour tout le système. Mais bien malin ceux qui veulent s’attaquer au système capitalisme à l’ère du trumpisme et des multinationales qui deviennent toujours plus riches et qui payent de moins en moins d’impôts.
Moi je ne défend pas les glaciers parce qu’ils sont utiles aux hommes – mais parce qu’ils ont un droit intrinsèque d’existence.
Avec cette conviction de vouloir agir pour les glaciers, comment t’es tu retrouvé à t’éloigner du monde académique et à t’engager dans le monde associatif dans lequel tu évolue maintenant ?
Très vite j’étais assez opposé au modèle académique. Déjà parce qu’il est ultra pyramidal et ultra concurrentiel, et oblige à mettre ta carrière avant tout, c’est-à-dire avant ta vie personnelle, avant ta famille, avant tes proches, parce que tu vas partir en post-doc etc. Deuxièmement parce qu’il est ultra concurrentiel, donc il met une ambiance assez délétère, il y a une compétition permanente entre tout le monde.
Aussi et surtout car je pense que dans l’immense crise écologique et démocratique que l’on vit, les chercheurs sont déconnectés des enjeux, ou déconnectés de la cité au sens grec du terme, de participer à la vie de la cité, et à empêcher que la démocratie s’effondre.
Moi je voulais – hyper modestement – être utile. Et je pensais qu’en labo de recherche j’aurais eu trop de blocage, je serais trop dans un petit coin du système.
Je voulais aller dans le monde associatif parce que je crois que pour bouger les lignes, il nous faut de la piraterie, il nous faut être des flibustiers du monde actuel.
J’ai donc décidé après ma thèse de travailler dans les ONG de protection de la nature, j’ai travaillé du local à l’international, puis j’ai créé depuis deux ans une micro-association qui s’appelle Marge Sauvage.
Tu peux en dire un peu plus sur le travail que vous faites chez Marge Sauvage ?
L’idée c’était vraiment de se positionner en interstice entre la science, les narratifs et l’action.
On continue à être producteurs de science – on a d’ailleurs soumis un papier à Nature qui est en train d’être analysé, ce qui est très bon signe – et ça c’est la base même si original car on n’est pas un acteur académique.
A côté, on réfléchit à comment on doit parler aux gens, comment on doit sortir la science et la connaissance, comment on tire la sonnette d’alarme… Parce que l’article scientifique, très peu de gens le lisent.
Le dernier pilier, fondamental, c’est comment on contribue à la cité, à la société, aux politiques au sens large du terme, c’est-à-dire de parler aux entreprises, de parler aux lobbies, de parler aux habitants dans les territoires, aux citoyens, de parler évidemment aux élus… En somme œuvrer pour l’intérêt général.
Le gros sujet qu’on voulait aborder ensemble, c’est la place des scientifiques dans la société. Quelle est ta vision sur le fait de prendre position en tant que chercheur, et la nature des échanges que tu peux avoir avec des confrères et consoeurs ?
Je dirais qu’on vit une crise existentielle dans le monde de la recherche aujourd’hui. Elle était à ses prémisses quand j’ai commencé, mais elle s’est décuplée dans les dix dernières années. L’humanité n’a jamais été aussi consciente de la gravité de toute la situation et de son côté désespéré. Les chercheurs dans la société sont le thermomètre qui ont le nez dessus. Les gens rentrent chez eux le soir, ils ont passé leur journée dans les données sur la mort des glaciers, sur l’extinction du vivant, sur les démocraties qui s’effondrent… Ils ont même une connaissance et une maîtrise des choses souvent que le reste du commun des mortels n’a pas.
Pour autant, se pose la question : qu’est-ce que je fais au-delà de documenter ? Quelle est ma place dans la société ? Est-ce que je suis là pour contribuer à retourner la tendance ou pas ? Et c’est là qu’il y a un profond débat, entre deux visions qui s’opposent.
L’une, qui serait, si je caricature, le chercheur dans sa tour d’ivoire qui n’est que le signal d’alarme. Pour qui ce n’est pas son problème si la société n’écoute pas.
L’autre, qui pense que ce n’est peut-être pas de notre faute si on ne nous écoute pas, mais que ce n’est pas un débat banal au café du commerce comme si on était pour l’autre équipe de foot. Le sujet est tellement haut qu’on a l’impératif d’être écouté, que le signal transcende tout. Et donc qu’il faut qu’on ait une posture à la fois de producteur de science, mais d’être aussi au coeur de la société pour faire le “SAV”, être contributeur pour dire qu’il y a des solutions, fondées sur la science, qui peuvent mettre la société dans de meilleures directions. Donc en tant que scientifiques, on est là aussi pour co-construire des solutions alternatives à celles poussées par les lobbies basées sur leurs profits.
C’est donc sur ça qu’on n’est pas d’accord avec beaucoup, car si on défend la deuxième vision, on considère que « tu fais de la politique », ce qui est une insulte suprême. Il y a deux insultes dans le monde académique : que tu n’as pas de déontologie, et que tu es militant. Si tu es un scientifique qui travaille sur les abeilles, et que tu expliques que pour les abeilles il faudrait un scénario sans pesticides, on va t’accuser d’être militant et ne plus l’écouter. Donc ce monde académique est bloqué avec ça, peu importe à quel point on détruit tout.
Si tu es un scientifique qui travaille sur les abeilles, et que tu expliques que pour les abeilles il faudrait un scénario sans pesticides, on va t’accuser d’être militant et ne plus t’écouter.
Pour toi c’est vraiment la peur de perdre leur crédibilité qui empêche beaucoup de scientifiques de prendre la parole ?
Tu es lobbyiste du pétrole, tu ne maîtrises pas les données voire même tu les bidonnes (ce qui a été prouvé à maintes reprises), tu vas partout dans le débat public, tu vas voir les élus etc. En face, t’es scientifique, tu as des données qui montrent que le pétrole détruit la planète et tu n’oses pas le dire car sinon dès que tu parles on va te traiter de militant. Donc tu n’y vas plus. C’est aussi simple que ça.
Il y a un renversement terrible des valeurs aujourd’hui, car limite on a honte de dire qu’on travaille pour l’intérêt général. Je ne suis pas militant, ou alors je suis militant de l’intérêt général et fier de l’être. Mais je ne suis pas militant du pétrole, pas militant du chaos du monde, contrairement au camp d’en face. Aujourd’hui taxer les gens de militants est devenu une insulte et on est hyper vite catégorisé.
Quand je passe sur La Terre au Carré sur France Inter, émission que j’aime beaucoup, et qu’à la fin on me dit « ah vous avez un discours engagé, vous êtes militants » …
Le monde scientifique a été « cornerisé ». On a mis les gens qui devraient être ceux qui sonnent l’alerte et aident à trouver les solutions les plus intelligentes de côté.
On le voit pourtant avec la Convention Citoyenne pour le Climat : dès qu’on met de la science on a tout.
Quand on voit le mouvement Scientist Rebellion qui grandit, ou des gens renommés comme Christophe Cassou (co-auteur du 6ème rapport du GIEC) prendre frontalement position sur le dossier de l’A69, on a l’impression que ça bouge quand même. Tu as l’impression que ces exemples sont à la marge et qu’on est encore loin du compte ?
Alors c’est à la marge, mais oui ça bouge à fond et ça va dans le bon sens.
Après là où il faut être bon, c’est qu’il faut arriver à réinventer le rôle de scientifique.
Pour ça on a besoin de plusieurs choses : évidemment une capacité scientifique pour produire des données, la base pour comprendre le monde; ensuite une capacité de vulgarisation pour parler au grand public, pour transformer un savoir complexe en éléments simples et appréhendables; une compétence politique, au sens de mieux maîtriser le jeu politique, comprendre comment ça fonctionne.
Je n’ai aucun souci pour dire que tous les scientifiques ne doivent pas exceller dans les trois, et que chacun soit plutôt sur l’un ou sur l’autre. Par contre, le monde académique doit se requestionner sur comment il fait vivre les trois piliers. Imaginer par exemple que dans un labo il y ait des gens compétents sur chaque pilier.
Aujourd’hui beaucoup de scientifiques ne sont pas formés pour, et ne savent pas ne serait-ce que bien communiquer sur leurs travaux, et c’est normal car on ne l’apprend pas. Tu peux être un expert en mécanique quantique et ne pas savoir la différence entre une mairie et une comcom. Donc ça demande de la formation interne dans le monde académique sur comment raconter tes histoires et comment participer au débat politique constructivement.
Si je prends l’exemple de Scientist Rebellion, pour moi c’est une erreur de communication. J’aurais aimé qu’ils s’appellent plutôt « les vrais scientifiques », en plaidant plutôt que c’est ceux qui ne s’engagent pas qui ne sont pas les vrais scientifiques. Je pense que c’est un cri du cœur que de se mettre en rébellion, et j’ai un respect immense pour le courage et l’engagement de ces gens là. Chez Marge Sauvage on n’a pas choisi les mêmes modes d’actions, mais on défend qu’il y a plein de façons d’essayer de changer les choses. Et ça me va très bien, soyons tous complémentaires pour arriver à faire ce nous anime : changer la société. Moi je ne dis pas qu’il ne faut plus de scientifiques dans les labos, et je ne suis personne pour dire ça, mais je me dis juste : à quoi servent les données aujourd’hui pour empêcher que le bateau coule ? On a besoin de gens compétents ailleurs que dans la production de données pour que le bateau arrête de couler.
Chez Marge Sauvage on défend qu’il y a plein de façons d’essayer de changer les choses. Et ça me va très bien, soyons tous complémentaires pour arriver à faire ce nous anime : changer la société.
Le casse-tête commence quand on se demande qui doit bouger en premier. Est-ce que tu penses que c’est le monde académique qui n’est pas prêt à évoluer, est-ce que c’est le monde médiatique qui bloque par son traitement, ou est-ce que ça peut aussi venir des citoyen·nes qui veulent que les scientifiques restent à leur place ?
Je pense que les principaux blocages sont soit de l’autocensure interne du côté du monde académique, soit des facteurs externes du côté du monde médiatique et surtout des gens du « camp d’en face » qui mettent la pression pour que toute parole scientifique qui sorte de son coin soit catégorisée. Moi j’ai dû faire 200 conférences dans ma vie, j’ai quand même vu pas mal de monde, et je n’ai jamais vu un citoyen qui m’a dit « là vous n’êtes pas dans votre rôle ».
Au contraire, depuis toujours je pense que la société humaine est complémentaire et que beaucoup de gens sont contents que des scientifiques poussent pour des décisions éclairées qui leurs seraient bénéfiques plutôt que de voir des lobbys influencer le monde politique pour du business as usual au détriment des gens. Surtout que les scientifiques n’ont pas vocation à prendre les décisions : moi je ne suis pas élu, je suis là pour éclairer et proposer et qu’ensuite les représentants des citoyens décident.
Pour terminer, c’est quoi la suite côté Marge Sauvage ?
On attend la publication de l’article de la part de Nature, on va aller sur le terrain faire plein de belles choses, notamment du côté des forêts primaires postglaciaires où il y a des choses à observer et à raconter.
On va sortir un documentaire avec Mathieu Navillod qui s’appelle « Après les glaciers ». Là on va partir sur Paris pour un événement avec l’UNESCO et l’UNEP (programme environnement de l’ONU) pour faire bouger la protection des glaciers à l’international. Il y a d’ailleurs eu une motion de protection des glaciers publiée en fin d’année qui a repris notre plaidoyer de protection des glaciers, et pour la première fois il y a eu une résolution de l’ONU sur le sujet. Donc pas mal de choses à l’international, et au niveau local on continue à accompagner les territoires sur des mesures de protection.
Et fin 2026 il y aura la deuxième édition du festival Agir pour les glaciers qu’on a lancé l’année dernière !


































